Le «rêve saoudien» ou l'évolution des valeurs «par la base»

Mohammed al-Husseini, Saoudien de 36 ans. Le changement se fait d’abord au sein de la famille et qu’il n’est réussi que lorsque la structure traditionnelle accepte que la jeunesse suive sa propre voie. (Photo, fournie).
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Publié le Jeudi 18 mars 2021

Le «rêve saoudien» ou l'évolution des valeurs «par la base»

  • Étudier les sociétés arabes, et la société saoudienne en particulier, c’est forcément se positionner par rapport à la notion de famille
  • «Ma mère et mon oncle voulaient que je reste et que j’exerce ce boulot subalterne, mais j’ai choisi de suivre mon propre chemin»

Étudier les sociétés arabes, et la société saoudienne en particulier, c’est forcément se positionner par rapport à la notion de famille. Dans mes travaux académiques, j’essaie de définir la modernité arabe, qui serait une façon de s’émanciper, de se construire un avenir tout en respectant un certain cadre culturel typiquement arabe. C’est souvent ce que les observateurs occidentaux ont le plus de mal à comprendre: ils imaginent que la modernisation de l’Arabie saoudite passe forcément par une voie «occidentale», alors que, dans les faits, il n’en est rien: l’Arabie saoudite et les autres pays du Golfe trouvent leur propre chemin vers la modernité.

J’en veux pour preuve l’exemple de Mohammed al-Husseini, Saoudien de 36 ans, actuellement étudiant au sein du MBA de l’Arabian Gulf University (maîtrise en administration des affaires de l’université du golfe arabique) conduit en partenariat avec l’Essec. Quand il raconte son histoire, il illustre à merveille le «rêve saoudien». Élève moyen au lycée, il se retrouve à devoir travailler très tôt comme assistant, ayant trouvé un emploi très subalterne dans l’entreprise de son oncle. Son premier salaire à l’époque est de 1500 riyals (335 euros). Mais sa voie est tracée: sa famille le destine à continuer dans l’entreprise de son oncle et à grimper les échelons, petit à petit, tout au long de sa vie.

Sauf que ce n’est pas ainsi que l’histoire va se dérouler… Elle ressemble à celle de nombreux jeunes saoudiens: «Ma mère et mon oncle voulaient que je reste et que j’exerce ce boulot subalterne, mais j’ai choisi de suivre mon propre chemin: j’ai choisi de partir vers autre chose et de suivre ma propre voie», nous confie Mohammed.

Il part alors vers une grosse holding familiale, Al-Tamimi, où il ne connaît personne, décide de reprendre ses études en parallèle, devient spécialiste des ressources humaines, et évolue doucement dans la hiérarchie. Il va donc suivre son propre chemin et progresser jusqu’à devenir directeur des ressources humaines de cette entreprise.

C’est précisément cette «rupture douce», finalement acceptée par sa famille, qui fait que Mohammed est aujourd’hui l’un des dirigeants saoudiens qui comptent dans le secteur privé.

Arnaud Lacheret

«Pour autant, ce désaccord avec ma famille n’est pas une rupture, bien au contraire. Je prends cela plutôt comme un envol, qui a d’ailleurs été largement accepté.» C’est précisément cette «rupture douce», finalement acceptée par sa famille, qui fait que Mohammed est aujourd’hui l’un des dirigeants saoudiens qui comptent dans le secteur privé.

Cette «rupture» est une des clés de compréhension des sociétés du Golfe et on la retrouve aussi chez les femmes. Sara Abu Aisha, également étudiante en MBA, a 34 ans. L’histoire qu’elle raconte est un peu la même: «Mon université était située à 200 kilomètres du domicile familial et mon père était un peu hésitant… J’ai dû me montrer convaincante.» Il la laisse partir puis, à son retour, s’attend à ce qu’elle travaille comme enseignante. «Une nouvelle fois, j’ai réussi à le convaincre que j’étais capable de travailler dans les ressources humaines au sein d’une entreprise privée… Cela a pris du temps, mais je crois qu’aujourd’hui il est fier de mon choix», confie la jeune femme.

Ces deux exemples pourraient se décliner à l’infini. Ils sont valables pour les hommes comme pour les femmes: la modernité arabe, le «rêve saoudien» passe par une rupture symbolique, souvent en douceur, conséquence d’une négociation à l’issue de laquelle l’oiseau quitte son nid et s’émancipe des choix familiaux.

Mais ce qui est le plus caractéristique de cette modernité, c’est que cette rupture est souvent temporaire et que les parents sont capables d’accepter ces choix personnels, et même d’en devenir les promoteurs. Sara explique ainsi: «Pour mes sœurs, ce fut beaucoup plus simple, parce que j’avais montré l’exemple. Mon père les a encouragées beaucoup plus; il a vu à quel point mon parcours pouvait être une source d’inspiration.» Mohammed, quant à lui, évoquera pudiquement le cancer qui emporta son père il y a quelques années et le combat qu’il a mené, l’accompagnant jusqu’au bout.

Le «rêve saoudien» possède plusieurs facettes, mais l’observateur de la société arabe ne peut faire l’économie d’une étude de ce jeu entre les enfants et leurs parents et de cette «rupture douce», de cette «négociation» qui va pousser les jeunes à suivre des voies différentes de celles que l’on avait parfois choisies pour eux. Cette évolution des valeurs «par la base» est l’un des moteurs du changement en Arabie saoudite. Ce dernier surprend beaucoup d’Occidentaux, qui ont le plus grand mal à l’analyser et à le comprendre.

Des milliers de jeunes témoignent de parcours semblables à ceux de Mohammed et de Sara, qui montrent que le changement se fait d’abord au sein de la famille et qu’il n’est réussi que lorsque la structure traditionnelle accepte que la jeunesse suive sa propre voie.

 

Arnaud Lacheret est Docteur en science politique, Associate Professor à l’Arabian Gulf University de Bahreïn où il dirige la French Arabian Business School, partenaire de l’Essec dans le Golfe. Il est l’auteur de « La femme est l’avenir du Golfe » paru aux éditions Le Bord de l’Eau.

Twitter: @LacheretArnaud

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.