Situation explosive à Téhéran: 84 tentatives de suicides en un seul jour

Bon nombre d’Iraniens ne luttent que pour leur survie. (Photo, AFP)
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Publié le Mercredi 05 mai 2021

Situation explosive à Téhéran: 84 tentatives de suicides en un seul jour

  • Le suicide et l'auto-immolation chez les jeunes filles s’expliquent par la pauvreté sévère qui frappe toute la population
  • Deux soulèvements, en 2017 et 2019, ont été déclenchés par la pauvreté et le chômage. Khamenei n'a pu survivre qu'en faisant tirer sur les manifestants, tuant 1 500 personnes

Entre jeudi et vendredi dernier, 84 personnes ont fait des tentatives de suicide à Téhéran, et au moins 12 d'entre elles ont perdu la vie. Ces tentatives ont concerné des enfants, mais aussi des personnes d’âge moyen. Parmi les méthodes utilisées, l'automutilation, la pendaison, l'intoxication générale, ou encore l'intoxication par la drogue. 

Quatre-vingt-quatre tentatives de suicides à Téhéran en un jour indiquent une situation explosive. Mehdi Hosseinzadeh Fermi, sociologue et professeur d'université, a déclaré dans un entretien accordé au site Web progouvernemental Ebtekar que «la question de la confiance et du capital social se pose. La confiance entre la population, les institutions, et les responsables gouvernementaux a diminué. Malheureusement, l'augmentation du nombre de suicides indique une atmosphère anormale».

 

Une pauvreté sans précédent

Le suicide et l'auto-immolation chez les jeunes filles s’expliquent par la pauvreté sévère qui frappe tout le monde en Iran. Dans le pays aujourd'hui, le suicide est devenu monnaie courante, même au sein de la population estudiantine. L'an dernier, le Centre de recherche parlementaire a officiellement indiqué que 60 % de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté. Pourtant, aujourd'hui, les organes de presse proches du régime évoquent 80%.  

La hausse des prix est omniprésente dans la République islamique. Il ne s’agit plus d’un seuil de pauvreté, mais plutôt de survie. Bon nombre d’Iraniens ne luttent que pour leur survie. Dans ce contexte, Khamenei a publié une fatwa, empêchant l'importation des vaccins anti-corona américains, britanniques et français, pourtant réputés, alors que le nombre de décès dus au coronavirus a fortement augmenté. Au moins 250 000 personnes sont mortes jusqu’ici à cause de la Covid-19.

 

Une énorme différence de classe sociale

Lors d'un débat télévisé sur l'élection présidentielle de mai 2017, M. Qalibaf (actuel président du Parlement iranien) était l'un des espoirs présidentiels pointés du doigt par le président Rohani. Il avait affirmé que «4% des membres de la société sont des capitalistes qui ont de l'argent, du pouvoir, des organes de presse, et qui peuvent facilement briser n'importe quel obstacle sur leur chemin. Ils sont à même de manipuler le système, et de faire circuler la richesse entre eux. En revanche, 96% des Iraniens sont des personnes de tous horizons, qui ont goûté aux privations économiques, sociales et culturelles».

Compte tenu de la situation économique misérable dans laquelle vit la majorité de la population iranienne, le jour où les couches aisées ne se sentiront plus en sécurité dans leurs tours de luxe, leurs magnifiques villas et leurs palais n’est pas si lointain. La poursuite d’un tel niveau d’inégalités est comme une bombe à retardement plantée sous la peau de la société. Le suicide de 84 personnes en un jour n'est-il pas un signe alarmant? Cette profonde différence de classe sociale n'indique-t-elle pas l'imminence de cette explosion?

Dans le pays, le suicide est devenu monnaie courante, même au sein de la population estudiantine

Hamid Enayat

La malversation est monnaie courante 

Le montant astronomique des détournements de fonds et de la corruption au sein du tissu de l'appareil de gouvernement iranien a provoqué la reprise de l'économie par une mafia iranienne bien armée, et au bord de l’effondrement total. Les chiffres n'ont plus la capacité d'illustrer l’ampleur astronomique des détournements de fonds.

Ces chiffres peuvent complètement changer la situation économique du pays, ou améliorer les conditions de centaines ou de milliers d'écoles et d'universités. La corruption financière généralisée dans les agences gouvernementales, les banques, les sociétés privatisées, et les entreprises publiques et parapubliques au long de la dernière décennie, est devenue si répandue qu'elle a frappé l'ensemble de l'économie iranienne. 

Un économiste proche du régime iranien, qui prétend avoir travaillé dur pour faire élire Rohani, a présenté un nouvel indicateur de la corruption en Iran. «Imaginez que nous ayons une bande de billets de 40 000 kilomètres (la longueur de la circonférence terrestre), attachés autour de la terre comme une ceinture», a-t-il expliqué. Son nom est Banknote Belt Around the Earth, abrégé en «Code» (KAD). Le volume de la corruption est visible dans les privatisations iraniennes dans diverses industries d'après-guerre (guerre Iran-Irak) depuis trente ans. Elle est d'environ 1440; c'est la ceinture de billets de banque qui fait 1440 fois le tour du globe terrestre.

Si l’on considère le degré de corruption administrative dans le pays aujourd'hui comme égal à la corruption passée, on peut dire que le projet de loi de partenariat public-privé, qui est maintenant tacitement approuvé par le Parlement, crée une «capacité de corruption» équivalente à 1560 milliards de tomans (ancienne monnaie de l'Iran) dans le pays, ce qui équivaut à 6 000 «Codes». «Cela correspond à plus de quatre fois la corruption totale de trente ans de privatisation d'après-guerre».   

Deux soulèvements en Iran en 2017 et 2019 ont été déclenchés par la pauvreté et le chômage. Khamenei n'a pu survivre au soulèvement qu'en faisant tirer sur les manifestants, et en tuant 1 500 personnes. L'armée des chômeurs et des affamés s'est mise en marche.

 

La découverte d’ armes

Les armes qui pénètrent dans le pays sont de plus en plus nombreuses. «Une importante cargaison a été découverte, et confisquée en entrant dans le pays», a déclaré Yadollah Abroshan, le chef de la division 3 de l'opération du Corps de l'Azerbaïdjan occidental. «Elle comprend 271 types d'armes, des armes de chasse, que les mercenaires et les opportunistes avaient l'intention d’utiliser pour perturber la sécurité du pays en les transférant dans les villes.»

Le pouvoir judiciaire du régime iranien a annoncé la découverte de trente pistolets, la confiscation de plus de 500 types de fusils de chasse rebelles, et des quantités importantes de munitions, ainsi que 2850 armes pendant sur les neufs premiers mois de l’année à Lorestan (journal Mashregh, 3 janvier), et plus de 30 armes à Téhéran. Le commandant des Gardiens de la révolution de Lorestan a déclaré que «106 armes de guerre ont été découvertes à Lorestan en 48 heures».

Le commandant en chef adjoint de la Naja, a affirmé que ces derniers jours, 31 armes à feu et encore plus d'acier froid ont été découverts à Téhéran (Borna, 5 janvier). Le commandant de la police de Téhéran a évoqué dans le journal Sobh-e-Iran le 24 janvier dernier 10 armes, 1834 armes en acier froid, et 200 armes légères retrouvées. Les suicides de 84 personnes en un jour dans le Grand Téhéran, et les armes qui entrent en Iran ne sont-ils pas les signes d'une éruption sociale massive?

 

Hamid Enayat est un expert de l'Iran et un écrivain basé à Paris, où il a fréquemment écrit sur les questions iraniennes et régionales au cours des trente dernières années.

Twitter: @h_enayat

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.