Le Tchad et le Sahel après Déby

Des officiers de l'armée tchadienne portent le cercueil de feu le président tchadien Idriss Déby Itno lors des funérailles d'État à N'Djaména le 23 avril 2021. (Photo, AFP)
Short Url
Publié le Lundi 26 avril 2021

Le Tchad et le Sahel après Déby

  • Déby a affronté durant les trois décennies de son règne des crises et menaces internes continues, qui auraient pu être fatales pour son régime, n’eussent été son courage et les interventions aériennes françaises
  • La problématique cruciale qui se pose donc aujourd'hui dans le bourbier sahélien concerne l'avenir des politiques sécuritaires régionales après la disparition de Déby

La disparition subite d'Idriss Déby a suscité un choc très lourd dans toute la région du Sahel, où le défunt président tchadien était le maître incontesté de la stratégie de lutte contre les mouvements terroristes armés.

Le président, mort pratiquement dans le champ de bataille, a toujours emprunté la vieille image légendaire du chef guerrier qui puise sa teneur symbolique de l'imaginaire politique sahélien.

Fils de la grande tribu nomade guerrière les Zaghawa, qui contrôle le vaste espace frontalier entre le Tchad et le Darfour soudanais, il a vécu son enfance difficile au sein des mouvements de rébellion, et a entamé dès la fin de sa formation militaire une carrière mouvementée de guerrier tenace et téméraire qui lui a permis après des péripéties difficiles d'accéder au pouvoir à l'âge de 38 ans.

Bien qu'il ait battu le record de longévité au pouvoir dans son pays, Déby a affronté durant les trois décennies de son règne des crises et menaces internes continues, qui auraient pu être fatales pour son régime, n’eussent été son courage et les interventions aériennes françaises.

Déby a gardé à l'esprit cette vieille sagesse sahélienne –  héritée des royaumes et empires qui ont régné par le passé sur cette vaste bande qui s'étend des cités sahariennes du nord du Mali au Djabel Marra dans l'ouest soudanais – qui consistait à appréhender la politique comme continuité de la guerre, et considérer l'homme du pouvoir comme chef de guerre.

Malgré les répercussions néfastes du drame libyen, le Tchad a réussi à s'imposer comme le noyau solide du dispositif militaro-politique de la lutte contre la menace terroriste au Sahel.

Seyid Ould Abah

Si la majorité des pays africains a connu dès la fin des années 1960 une série ininterrompue des régimes militaires, le Tchad s'est distingué par la nature spécifique de ses chefs d'Etat qui étaient (depuis la chute du général Felix Maloum en 1979) issus des mouvements de rébellion et non des officiers professionnels à la commande des armées régulières.

Le sort politique du Tchad a été scellé depuis les années 1970 en Libye. Le leader libyen Kadhafi a été souvent le parrain des chefs rebelles tchadiens dans leur quête du pouvoir, malgré l'hostilité de la France qui a toujours considéré le Tchad comme pièce maîtresse dans son pré carré africain.

Cependant Déby a réussi l'exploit difficile d'être à la fois l'ami et confident écouté du voisin libyen turbulent, et l'agent principal de la France au Sahel.

La chute de Kadhafi en 2011 a bouleversé lourdement cette équation politique, et a attisé les foyers de tension dans la vaste zone frontalière tchado-libyenne devenue incontrôlable, et source de tous les dangers pour le régime de Déby secoué par le dur marasme économique ( dû à la régression de la rente pétrolière) et par  les effets de la dynamique terroriste montante dans toute la région du Sahel.

Malgré les répercussions néfastes du drame libyen, le Tchad a réussi à s'imposer comme le noyau solide du dispositif militaro-politique de la lutte contre la menace terroriste au Sahel. Présentes sur tous les fronts du Mali au long du bassin tchadien riverain du Cameroun et du Nigeria, les unités armées tchadiennes ont mérité leur réputation de batailleurs fougueux et aguerris, en contraste avec les armées frêles et boiteuses des pays voisins.

Les incursions éclatantes de l'armée tchadienne dans le champ de combat contre les mouvements radicaux ont occulté néanmoins l'état réel du régime politique de Déby, un autoritarisme monolithique qui se régénère continuellement lors des saisons électorales compétitives qui sont souvent des périodes de trouble politique intense.

L'armée tchadienne, largement saluée pour son professionnalisme et son efficacité, porte toujours la marque d'une ancienne rébellion à forte composante communautaire, dont les commandants sont souvent issus du clan tribal du président Déby et des clans alliés à sa communauté.

Cette communautarisation des luttes politiques, qui est la grande spécificité du contexte tchadien, est perceptible au niveau de l'opposition armée au régime de Déby qui s'articule autour de deux groupes majoritaires du nord tchadien qui sont les Toubous et les Zaghawas.

La problématique cruciale qui se pose donc aujourd'hui dans le bourbier sahélien concerne l'avenir des politiques sécuritaires régionales après la disparition de Déby.  Le Tchad qui traverse actuellement une période de transition calamiteuse et difficile serait-il en mesure de continuer à jouer le rôle de pivot de la stratégie d'endiguement du terrorisme sévissant dans la zone du Sahel?

 

Seyid Ould Abah est professeur de philosophie et sciences sociales à l’université de Nouakchott, Mauritanie, et chroniqueur dans plusieurs médias. Il est l’auteur de plusieurs livres de philosophie et pensée politique et stratégique.

Twitter: @seyidbah

 

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français