La Turquie est coincée entre l'arbre russe et l'écorce ukrainienne

Un soldat ukrainien patrouille le long d'une tranchée à Schastya, dans la région de Lougansk, à proximité de la ligne de frontière avec les séparatistes soutenus par la Russie, le 16 avril 2021. (AFP)
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Publié le Jeudi 22 avril 2021

La Turquie est coincée entre l'arbre russe et l'écorce ukrainienne

  • Au lendemain de la rencontre Erdogan-Zelensky, la Russie a suspendu ses vols de passagers à destination de la Turquie jusqu'au 1er juin
  • La Turquie tente d'entretenir de bonnes relations aussi bien avec la Russie qu'avec la communauté euro-atlantique et pour y parvenir, habileté et diplomatie sont requises

L'escalade dans les relations Russie-Ukraine est manifeste. Elle relève d'une lutte plus étendue émanant du rapprochement de l'Ukraine du bloc euro-atlantique. Cette escalade remonte en effet à la nuit du 21 novembre 2013: le président ukrainien, Victor Ianoukovitch, a décidé, sur ordre de la Russie, de suspendre la signature d'un accord d'association avec l'Union européenne (UE). Nombreux sont ceux qui, en Ukraine, se disent Russes tout en bénéficiant de la nationalité ukrainienne.

Ainsi, les Ukrainiens pro-occidentaux ont manifesté sur la place Euromaïdan dans la capitale ukrainienne, Kiev, ce qui a accru le climat d'instabilité dans le pays. L'accord a fini par être ratifié par le nouveau Premier ministre, Arseniy Iatseniouk, en mars 2014.

Cette démarche a amené la Russie à entreprendre des actions plus hardies. La première a été d’annexer la Crimée sans tarder. En 1954, la Crimée est passée des mains de la Russie à celles de l'Ukraine, prétendument «pour commémorer le 300e anniversaire de la réunification des deux pays». Aucune justification raisonnable n'a pu expliquer le transfert d'un territoire russe à l'Ukraine pour un motif si peu convaincant.

La véritable raison était sans doute la volonté de Nikita Khrouchtchev de consolider sa position de Premier secrétaire du parti communiste de l'Union soviétique grâce aux votes des Ukrainiens; en effet, l'ascension de ce dernier dans la hiérarchie de l'Union soviétique était liée à sa carrière politique réussie en Ukraine.

Lorsque ce transfert a pris effet, la population de la Crimée était à 75 % russe, car les Tatars – le peuple indigène de la péninsule – avaient été déportés par Staline en Asie centrale en 1944, tandis que les Russes étaient encouragés à s'installer en Crimée.

La punition de l'Ukraine par la Russie ne s'est pas arrêtée là. La Russie est allée jusqu'à soutenir les Ukrainiens russophones dans les deux provinces orientales de Lougansk et de Donetsk. Les séparatistes soutenus par la Russie ont donc entamé des manifestations qui ont accéléré la russification de ces deux provinces, où l'influence russe est trop imposante pour être ignorée. Cela rappelle les paroles du dirigeant mexicain, Porfirio Diaz, qui disait que la malédiction du Mexique était d'être «si loin de Dieu, si proche des États-Unis».

En dépit de cette mise en garde de Poutine, le communiqué en 20 points publié à l'issue des entretiens Erdogan-Zelensky contient des points susceptibles d'irriter la Russie, dans la mesure où il mentionne l'«annexion de la Crimée par la Russie» à quatre reprises.

Yasar Yakis

Dans ce contexte de tension galopante, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, s'est rendu la semaine dernière en Turquie. Un jour avant cette visite, le président russe, Vladimir Poutine, s'est entretenu par téléphone avec Recep Tayyip Erdogan et a insisté sur deux sujets essentiels, parmi d'autres. Le premier concerne la convention de Montreux. Le ministère russe des Affaires étrangères a déclaré que la Russie «espère que la Turquie est consciente de l'importance de cette convention».

Le second point porte sur l'intérêt que porte la Turquie au conflit russo-ukrainien dans le Donbass. M. Poutine a certes voulu passer cet appel à la veille de la visite de M. Zelensky en Turquie, pour qu'Ankara ne se montre pas trop favorable à l'Ukraine au sujet des dossiers du Donbass et de la Crimée. En dépit de cette mise en garde de Vladimir Poutine, le communiqué en 20 points publié à l'issue des entretiens Erdogan-Zelensky contient des aspects susceptibles d'irriter la Russie, dans la mesure où il mentionne l'«annexion de la Crimée par la Russie» à quatre reprises.

Au lendemain de la rencontre Erdogan-Zelensky, la Russie a suspendu ses vols de passagers à destination de la Turquie jusqu'au 1er juin, au motif des cas de la montée en flèches des cas de Covid-19 en Turquie. En effet, si les infections par le coronavirus ont considérablement augmenté au cours des dernières semaines, la date choisie par les autorités russes envoie un message lourd de sens. La perte de revenus touristiques de la Turquie en raison de cette décision est estimée à environ 1,5 milliard de dollars (1 dollar = 0,83 euro).

Pour compliquer davantage la situation, Washington a décidé d'envoyer deux navires de guerre en mer Noire. À son tour, la Russie a déplacé vers la mer Noire 15 navires de la flottille basée en mer Caspienne, ce qui signifie un regain de tension dans les eaux au large des côtes ukrainiennes. Si les tensions continuent de grimper, la Turquie risque d'être coincée entre l'arbre et l'écorce. En effet, plus d'une raison l'incite à soutenir l'Ukraine.

Pour commencer, la Turquie se range du côté de la majeure partie de la communauté internationale, qui perçoit l'annexion de la Crimée par la Russie comme une violation du droit international.

En second lieu, la Turquie coopère avec l'Ukraine dans le domaine des industries de défense alors que bon nombre de ses alliés au sein de l’Organisation du traité de l'Atlantique nord (Otan) refusent de lui vendre des composants pour certains équipements de défense sophistiqués dont elle a besoin pour ses drones. Ce refus amène la Turquie à développer une industrie de défense lucrative en coopérant avec des pays comme l'Ukraine, qui détient une industrie de défense relativement avancée.

Troisièmement, la Turquie tente d'entretenir de bonnes relations aussi bien avec la Russie qu'avec la communauté euro-atlantique. Pour y parvenir, habileté et diplomatie sont requises.

Reste à savoir si la Turquie sera en mesure de trouver un équilibre dans ce conflit sans heurter la sensibilité de la Russie.

 

 

Yasar Yakis est ancien ministre des Affaires étrangères en Turquie, et membre fondateur du parti AK au pouvoir. Twitter: @yakis_yasar

 

NDRL: les opinions exprimées par les rédacteurs de cette section sont les leurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News

 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com