La Turquie régresse sur l’ordre du jour de l'Union européenne

(AN)
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Publié le Mardi 06 avril 2021

La Turquie régresse sur l’ordre du jour de l'Union européenne

  • La Turquie a décidé l'année dernière de retirer son navire d'exploration sismique de la Méditerranée orientale
  • En faisant appel à l'accord d'union douanière, l'Union européenne oblige à présent la Turquie à reconnaître indirectement l'État de Chypre

Soucieuse d'améliorer ses relations avec les pays de l'Union européenne (UE), la Turquie a décidé l'année dernière de retirer son navire d'exploration sismique de la Méditerranée orientale, tout en attribuant ce retrait à des fins de simple maintenance. On ignore toutefois ce qui va se passer une fois cette maintenance terminée. 

Par ailleurs, les relations avec la Turquie ont constitué le principal ordre du jour du sommet européen qui s’est tenu la semaine dernière. Cependant, le communiqué final a donné le titre de «Méditerranée orientale» au chapitre consacré à la Turquie, ce qui suggère que l'Union européenne ne s'intéresse à Ankara que lorsqu'il s'agit de la situation dans cette région. 

En effet, l'exploration du pétrole et du gaz en Méditerranée orientale constitue un dossier complexe, pour des raisons qui ne se limitent pas à l'entretien du navire d'exploration sismique. En 2018, la Turquie et le Gouvernement d'union nationale de Libye ont signé un protocole d'accord qui démarque leurs zones de juridiction maritime et établit une zone turco-libyenne contiguë séparant la Méditerranée orientale du reste de la mer. Selon l'accord contesté, si du gaz doit être extrait de la Méditerranée orientale pour être transporté en Europe via un gazoduc placé sur le fond marin, il doit transiter par la zone de juridiction maritime de la Turquie, et requiert donc le consentement d'Ankara. 

Dans le communiqué qui conclut le sommet organisé la semaine dernière, l'Union européenne a fait savoir qu'elle était prête à collaborer avec la Turquie «de manière progressive, conditionnelle et réversible, en vue de renforcer la coopération sur plusieurs fronts». Cette formulation prévient Ankara que l'Union européenne risque de prendre de nouvelles décisions lors de son prochain sommet, au mois de juin prochain. 

Un autre sujet important est abordé dans le communiqué de l'Union européenne. Il concerne la mise à jour de l'union douanière entre l'Union européenne et la Turquie, conclue à la fin de l'année 1995. Cette question revêt un double aspect. Le premier tient à la requête pressante de la Turquie de prévenir le détournement des échanges commerciaux en provenance des pays ayant conclu un accord de libre-échange (FTA) avec l'Union européenne. En effet, les produits industriels qui proviennent de ces pays tiers peuvent accéder au marché turc sans être soumis à des droits de douane, en vertu de l'accord douanier conclu entre la Turquie et l'Union européenne. En revanche, si ce pays tiers n'a pas conclu d’accord de libre-échange avec la Turquie, cette dernière doit payer des droits de douane afin d’exporter ses produits industriels vers ce même pays. Ankara insiste auprès de l'Union européenne pour qu'elle contraigne ces nations à signer un accord similaire avec la Turquie, suggestion que l'UE continue d’ignorer. 

En actualisant l'accord d'union douanière, l'Union européenne souhaite amener la Turquie à reconnaître la République grecque de Chypre plutôt que de supprimer le détournement de trafic.  

Yasar Yakis 

Le second aspect concerne la pression indirecte que l'Union européenne exerce sur la Turquie pour l'amener à reconnaître Chypre comme un État indépendant. C'est en 1960 que la République de Chypre a été créée, la Turquie étant l'un de ses trois garants, au même titre que la Grèce et le Royaume-Uni. Selon les traités constitutionnels qui établissent l'État de Chypre, les Chypriotes turcs et les Chypriotes grecs constituent deux composantes de la République «égales sur le plan politique». Cependant, les Chypriotes grecs contestent cette égalité et continuent de considérer les Chypriotes turcs comme une minorité. 

En faisant appel à l'accord d'union douanière, l'Union européenne oblige à présent la Turquie à reconnaître indirectement l'État de Chypre. Cet arrangement est formulé dans le communiqué final dans les termes suivants: «En ce qui concerne la coopération économique, nous [les dirigeants de l'Union européenne] invitons la Commission à intensifier les discussions avec la Turquie afin de résoudre les difficultés que rencontre actuellement la mise en œuvre de l'Union douanière, en veillant à ce que cette dernière soit effectivement appliquée à tous les États membres.» Ce texte montre que, en actualisant l'accord d'union douanière, l'Union européenne souhaite amener la Turquie à reconnaître la République grecque de Chypre plutôt que de supprimer le détournement de trafic. 

La même divergence apparaît dans la position de l'Union européenne à l'égard de la réunion internationale qui doit se tenir à Genève ce mois-ci et qui a pour but de résoudre le problème de Chypre sous l’égide des Nations unies. Il s'agit d'une réunion 5+1 qui réunira les communautés turque et grecque de Chypre, les trois États garants ainsi que les Nations unies. Dans le communiqué du sommet de l'Union européenne, le paragraphe relatif à cet événement est ainsi formulé: «[L'Union européenne] se réjouit de la reprise des négociations sous l’égide des Nations unies, auxquelles l'Union européenne prendra part à titre d'observateur». La Turquie, elle, est peu ravie de la participation de l'Union européenne, et la présence de cette dernière, même en tant que simple observateur, ne fera que compliquer davantage les négociations. 

Le sommet de l'Union européenne a soulevé une nouvelle problématique majeure pour la Turquie: comment faciliter l'obtention de visas pour les Turcs qui souhaitent se rendre dans les pays de l'Union européenne? Cette question est d’une grande importance pour des dizaines de millions de Turcs, et le communiqué de l'Union européenne n'y fait même pas allusion. C'est pourtant la Turquie qui a manqué à ses obligations sur ce point précis, dans la mesure où elle n'a pas réussi à s’acquitter des soixante-douze critères exigés par l'Union. 

En outre, le président du Conseil européen, Charles Michel, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, sont attendus en Turquie cette semaine. Cette visite s’inscrit dans le cadre des tentatives qui visent à restaurer les relations après les discours musclés du président turc, Recep Tayyip Erdogan, à l'encontre de l'Union européenne. 

Yasar Yakis est ancien ministre des Affaires étrangères en Turquie et il est membre fondateur du Parti de la justice et du développement (AKP), actuellement au pouvoir. Twitter: @yakis_yasar 

NDRL : les opinions exprimées par les rédacteurs de cette section sont les leurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com