Deepfake et avatars virtuels dans le sport de demain

Les ressources audiovisuelles sur les compétitions sportives se comptent maintenant en plusieurs dizaines de milliers d’heures exploitables (Photo, AFP).
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Publié le Mardi 30 mars 2021

Deepfake et avatars virtuels dans le sport de demain

  • Dans quelle mesure l’engouement suscité par ces matches improbables va fragiliser la vraie performance, la concurrencer dans sa rencontre avec les fans du sport ?
  • Nous risquons donc d’avoir besoin de nouvelles lois, de nouvelles normes culturelles et de nouvelles normes de croyance

Parce que la pandémie de coronavirus avait annulé de nombreuses compétitions de sport, une équipe de chercheurs passionnés de l’Université Stanford avait simulé, en août 2020, la finale du tournoi de tennis de Wimbledon qui s’était tenue l’année précédente. En mobilisant des outils d’intelligence artificielle et à partir d’une large base de données et d’images, les chercheurs ont défini un modèle statistique capable d’analyser et prédire comment Novak Djokovic et Roger Federer joueraient sur les courts de Wimbledon. Derrière l’anecdote et le pur exercice technique, j’y ai vu une nouvelle confirmation de la création de compétitions hybrides et asynchrones, qui permettront d’intégrer des données physiques et physiologiques et qui donneront la chance au grand public ou aux fans, comme vous ou moi, d’affronter les avatars de réels champions.

Une fois encore, le monde du sport nous interpelle et nous permet d’aborder quelques-uns des défis juridiques et éthiques soulevés par la technologie.

Le « deepfake » est une technique de manipulation de vidéo. On utilise le visage ou le corps d’une personne que l’on intègre dans une séquence animée. En juillet 2017, des chercheurs de l’Université de Washington avaient développé un premier outil qui permettait de faire dire n’importe quel texte à l‘ancien Président Barack Obama. La technologie synchronisait la gestuelle et les expressions de son visage, ainsi que sa voix et ses intonations, de manière assez réaliste. D’où le néologisme deepfake : « fake » signifie « faux » et « deep » provient de l’utilisation d’un sous-ensemble des technologies d’intelligence artificielle (IA) appelé « Deep Learning », une technique d’apprentissage automatique dans lequel un système informatique interprète et apprend de manière itérative à partir de données. Plus il y a d’images ou de séquences vidéo réelles, plus le deepfake produit est réaliste et homogène.

Le monde du sport est riche en films et en images d’archives. J’ai eu la chance de contribuer à la constitution du patrimoine audiovisuel du Comité international olympique : un trésor unique de plus de 800 000 images et des milliers d’heures de films et d’images télé. Les fédérations internationales, FIFA en tête, se sont elles aussi engagées dans la préservation de leur patrimoine historique. Les ressources audiovisuelles sur les compétitions sportives se comptent maintenant en plusieurs dizaines de milliers d’heures exploitables. Mais je suis persuadé que la valorisation de ce patrimoine dépassera à terme l’utilisation brute des images : la combinaison des outils de reconnaissance et d’analyse d’images et l’intelligence artificielle offriront de nouvelles opportunités pour les sportifs de haut niveau comme les amateurs.

Une fois encore, le monde du sport nous interpelle et nous permet d’aborder quelques-uns des défis juridiques et éthiques soulevés par la technologie

Philippe Blanchard

Certains outils sont déjà utilisés dans le cadre de l’entrainement, avec le double objectif d’améliorer la performance technique du compétiteur et de comprendre le jeu de l’adversaire. Le point saillant dans le travail des chercheurs de Stanford en 2020 fut de partir de situations de jeu existantes en tenant compte des stratégies de tennis et des tendances propres à chaque joueur, de leurs capacités physiques, ce qui permet d’extrapoler des modèles et ensuite de proposer des scénarios. Le modèle identifie, par exemple, que Djokovic aime frapper la balle vers le côté faible de son adversaire. Le programme peut définir précisément comment les joueurs se positionnent en attendant le retour de balle de leur adversaire : Federer est toujours plus près de la ligne fond de cours qu’un Rafael Nadal, par exemple. Cette intelligence des différents paramètres, et notamment des stratégies physiques, sépare ce projet de toutes les tentatives précédentes de créer un système de simulation de tennis. On peut maintenant rejouer des matches passés. Jouer des matchs qui n’ont jamais existé. Roger Federer contre Serena Williams. Ou contre Björn Borg. Ou encore Cassius Clay. En intégrant des capacités physiques d’un réel athlète dans un avatar numérique, on pourra même, à force d’entrainements et de matchs virtuels, faire progresser son doppelgänger digital dans la technicité d’un sport qu’il n’a jamais pratiqué.

Il nous est donc fondamental de définir et respecter un cadre éthique, potentiellement radicalement différent de ce que nous connaissons aujourd’hui.

Dans quelle mesure l’engouement suscité par ces matches improbables va fragiliser la vraie performance, la concurrencer dans sa rencontre avec les fans du sport ? Si le dopage a parfois faussé les résultats de compétitions réelles, le deepfake a le sinistre potentiel de bouleverser l’histoire, nos émotions et notre perception du sport. Et donc notre intérêt. La validité du score final pourra devenir controverse. Notre bon sens va être mis à mal car nous ne sommes pas prêts à appréhender une nouvelle forme de tromperie. Cette dernière n’est plus seulement un faux récit, un mensonge. Les nouvelles tromperies trahissent dorénavant nos sens, notre vue et notre audition, deux de nos sens les plus innés et les plus chers. Notre cerveau humain, malgré toute sa sophistication, n’a pas évolué ni appris à contester un match virtuel : les images et les sons générés par l’IA sont tout aussi réalistes que les vues et les sons générés organiquement. Nous risquons donc d’avoir besoin de nouvelles lois, de nouvelles normes culturelles et de nouvelles normes de croyance. Cet enjeu déborde largement le domaine du sport, il concerne tous les pans de nos sociétés. Alors que les acteurs publics et privés du Moyen-Orient s’engagent de plus en plus dans le monde globalisé du sport, j’espère qu’ils seront dans les premiers à se mobiliser dans la prévention et la préservation de ses valeurs. Notamment en lançant des réflexions internationales sur le cadre éthique de l’usage des technologies.

 

Philippe Blanchard a été directeur au Comité international olympique puis a été en charge du dossier technique de Dubai Expo 2020. Passionné par les méga-événements, les enjeux de société et la technologie, il dirige maintenant Futurous, les Jeux de l’innovation et des sports et e-sports du futur.

Twitter: @Blanchard100

NDLR: Les opinions exprimées dans cette rubrique par leurs auteurs sont personnelles, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d’Arab News.