Le monde paie un lourd tribut pour avoir ignoré le sort des Rohingyas

Des véhicules blindés de l'armée birmane dans une rue, après la prise du pouvoir par l'armée lors d'un coup d'état, Mandalay, Birmanie, 3 février 2021 (Photo, Reuters).
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Publié le Dimanche 14 février 2021

Le monde paie un lourd tribut pour avoir ignoré le sort des Rohingyas

  • Depuis plus de trois décennies, les espoirs de démocratie en Birmanie sont inextricablement liés à une seule personne : Aung San Suu Kyi
  • L'armée birmane a utilisé le gouvernement civil dirigé par Aung San Suu Kyi comme bouclier contre les reproches internationaux pendant qu'elle menait le génocide

Depuis plus de trois décennies, les espoirs de démocratie en Birmanie sont inextricablement liés à une seule personne : Aung San Suu Kyi. C'était tout à fait justifié. Elle était, après tout, le symbole de la démocratie, choisie par le peuple birman.

Six mois seulement après avoir été finalement autorisée par l’armée à diriger le gouvernement civil de Birmanie en 2016, elle est cependant devenue complice des «opérations de nettoyage» de l’armée contre le peuple Rohingya dans l'ouest du pays, qui se transforme en génocide. Elle a non seulement défendu les actions des militaires quand c’était nécessaire, mais elle a totalement adopté la rhétorique génocidaire consistant à nier l'existence même des Rohingyas, en tant que  groupe ethnique distinct, originaire de Birmanie.

La communauté internationale a alors été confrontée à un choix : la dénoncer comme également responsable du génocide pour son approbation tacite, et plus tard, pour son soutien à ce qui est arrivé aux Rohingyas, ou ignorer son rôle dans le génocide et les événements qui ont suivi, et continuer à la soutenir en tant que moyen de transition vers la démocratie en Birmanie.

Les organisations de défense des droits humains et les organismes de droit international ont choisi de dire la vérité sur sa complicité, contrairement à la plupart des gouvernements du monde. Les défenseurs traditionnels des droits humains sur la scène internationale, les États-Unis et les Européens, ont tous deux détourné le regard. Washington a détourné les yeux parce que l'administration Trump n'était tout simplement pas intéressée par les questions des droits humains. Les Européens, quant à eux, ont choisi de détourner le regard dans l'espoir que, si la transition vers la démocratie était finalement réalisée sous la direction d’Aung San Suu Kyi, des actions similaires contre d'autres groupes marginalisés de Birmanie seraient –  espérons-le –  moins probables. Mais c'était là une stratégie de tous les possibles. Selon toute probabilité, il était simplement plus pratique d'espérer un avenir meilleur, que de faire quoi que ce soit concernant le sort des Rohingyas.

Dans les deux cas, cette approche est maintenant devenue aussi évidente que l’égarement qu'elle a toujours représenté. L'armée birmane a utilisé le gouvernement civil dirigé par Aung San Suu Kyi comme bouclier contre les reproches internationaux pendant qu'elle menait le génocide. Et quand il est apparu qu’Aung San Suu Kyi et son mouvement devenaient trop puissants, l’armée a complètement abandonné le prétexte d'une transition vers la démocratie et repris le contrôle total de la gouvernance du pays. Elle a obtenu tout ce qu'elle voulait.

Entretemps, les Rohingyas auront du mal à obtenir justice auprès de la communauté internationale, pour les décennies à venir, au cas où ils y arriveraient. L'Occident se retrouve désarmé à la suite de ce qui s'est passé, notamment parce qu'il a perdu l'autorité morale d'intervenir de quelque manière que ce soit aujourd'hui, après avoir échoué à intervenir au moment du génocide.

Tout ce que l’on peut dire de la situation, c’est que le procès pour génocide devant la Cour Internationale de Justice se poursuivra, mais l’application du verdict ne sera pas  chose aisée, car il faut s'attendre à ce que la Chine intervienne pour défendre Naypyidaw.

La morale de l'histoire est la suivante: il n’est jamais bon de détourner le regard et de ne pas agir pour arrêter ou empêcher un génocide. Le monde se retrouve maintenant avec un autre génocide sur la conscience. Mais aussi le sentiment que d'autres génocides auront lieu. Le monde est un endroit beaucoup moins sûr qu’il ne l’était il y a cinq ans pour les populations les plus vulnérables du monde.

Le principe d'un ordre mondial fondé sur les règles et le droit international s'est encore érodé. Nous assistons à davantage de crises de réfugiés, de conflits internationaux, de bouleversements politiques internes quant à la manière de répondre à une situation internationale, de déstabilisation des institutions politiques et de la loi et l'ordre partout dans le monde - notamment en Europe et aux États-Unis. C'est le prix à payer pour en  avoir détourné son regard.

 

Dr Azeem Ibrahim est directeur au Center for Global Policy et auteur de «The Rohingyas: Inside Myanmar’s Genocide» (Hurst, 2017). Twitter: @AzeemIbrahim

Clause de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cette rubrique par leurs auteurs sont personnelles, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d’Arab News.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com