Plus de huit mois après le début de la guerre d'Israël contre Gaza, suite à l'attaque du 7 octobre par le Hamas, la médiation arabe et internationale, soutenue par les États-Unis, n'a toujours pas réussi à instaurer un cessez-le-feu durable. Le Hamas insiste sur le fait que tout accord doit mettre fin à la guerre, ce qui pourrait lui permettre de revendiquer une victoire, étant donné qu'il n'aurait pas été éradiqué. Israël, quant à lui, n'accepte que des pauses temporaires dans les combats, libérant certains prisonniers palestiniens en échange d'otages. Israël refuse une cessation totale des hostilités, estimant que le Hamas est affaibli mais pas encore éliminé, ce qui signifie que le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son gouvernement d’extrême droite n'auraient pas encore atteint leur objectif principal.
Les habitants de Gaza ont l'impression que les chances de paix s'éloignent, tandis que leurs conditions de vie sous les tentes deviennent de plus en plus permanentes.
Mohamed Chebaro
La paix, tant attendue par le peuple palestinien, risque de rester insaisissable au cours de cette année marquée par des calculs électoraux dans de nombreuses régions du monde et par une discorde persistante entre les grandes puissances. Ces dernières sont divisées sur de nombreuses questions géostratégiques allant des guerres à Gaza et en Ukraine aux multiples conflits en Afrique, en passant par les dossiers nucléaires nord-coréen et iranien, le commerce, l'environnement, et même les réglementations en matière de technologie.
C'est pourquoi les habitants de Gaza ont l'impression que les chances de paix s'éloignent, tandis que leurs conditions de vie sous les tentes deviennent de plus en plus permanentes. Le filet d'aide destiné aux 2,4 millions de Palestiniens reste à la merci d'Israël et de ses fermetures intermittentes des points de passage terrestres. Alors que la bande de Gaza est au bord de l'anarchie, du désordre et de la famine, que les maladies sévissent et que les infrastructures font défaut, les témoignages des habitants de Gaza révèlent une crainte commune : que l'anormal ne devienne normal à mesure que le châtiment collectif s'éternise.
Tous ceux qui suivent la situation à Gaza depuis quelques mois se sentent certainement épuisés par les mauvaises nouvelles quotidiennes concernant les affrontements militaires, les attaques de représailles et les victimes, ainsi que par la destruction colossale des infrastructures et le démantèlement des maisons, des fermes, des installations industrielles, des écoles et des hôpitaux. Gaza est également devenu le conflit le plus meurtrier pour les journalistes dans l'histoire récente, bien qu'Israël refuse l'accès à la bande de Gaza à tout reporter étranger. Le Comité pour la protection des journalistes, basé aux États-Unis, fait état d'au moins 103 journalistes palestiniens tués à ce jour. D'autres sources suggèrent que ce nombre est encore plus élevé.
Une enquête menée par The Guardian publiée cette semaine suggère que, dans le contexte d'un assouplissement de l'interprétation des lois de la guerre depuis les attaques meurtrières menées par le Hamas le 7 octobre, Israël a délibérément cherché à faire taire les reportages critiques. Cette enquête a identifié au moins 23 personnes tuées depuis le 7 octobre, qui travaillaient pour le plus grand réseau de médias dirigé par le Hamas à Gaza.
Cependant, les nombreux articles relatant l'ampleur des souffrances à Gaza ont cessé d'avoir un impact, tandis que le nombre de victimes a également cessé de choquer, malgré leur importance et indépendamment du camp auquel on appartient dans le conflit. Save the Children, une organisation d'aide basée au Royaume-Uni, a affirmé dans un rapport publié cette semaine que 21 000 enfants palestiniens sont portés disparus à Gaza. On pense qu'ils sont piégés sous les décombres, enterrés dans des tombes non marquées, blessés au point d'être méconnaissables par des explosifs ou perdus dans le chaos du conflit.
Par ailleurs, cette semaine, l’ONU a averti que le conflit et le désespoir croissant des habitants de Gaza entraînaient l'effondrement de l'ordre civil, ce qui rendait l'acheminement de l'aide encore plus difficile. Dans son rapport à la commission consultative de l'UNRWA, le commissaire général Philippe Lazzarini a alerté sur le fait que l'effondrement de l'ordre civil à Gaza avait largement permis le pillage et la contrebande, bloquant ainsi les livraisons d'aide. Il a décrit une situation où "des enfants meurent de malnutrition et de déshydratation, alors que la nourriture et l'eau potable attendent dans les camions". Tout cela se produit alors qu'Israël continue de refuser ou d'entraver la libre circulation d'une aide humanitaire suffisante dans la bande de Gaza, en dépit de toutes les protestations arabes et internationales.
L'UNICEF a récemment indiqué qu'un tiers des enfants du nord de Gaza souffraient de malnutrition aiguë ou d'émaciation, en s'appuyant sur les données de ses partenaires sur le terrain. Par ailleurs, la classification intégrée des phases de la sécurité alimentaire (IPC), un partenariat mondial qui mesure l'insécurité alimentaire, a classé les 2,4 millions habitants de Gaza parmi les quelque 166 millions de personnes dans le monde qui, selon les estimations, ont besoin d'une action urgente pour lutter contre la faim.
Toutes les données et les enquêtes ne parviennent cependant pas à donner une image complète de ce qui arrive aux Palestiniens qui font face, ou plutôt qui ne font pas face, à cette tragédie qui se déroule depuis près de neuf mois, sans qu'aucune fin ne soit en vue. Les témoignages recueillis par des journalistes citoyens, des militants et des médias courageux donnent une image plus choquante et moins abstraite de ce qui est arrivé à l'âme palestinienne et de l'impact écrasant du conflit sur la vie quotidienne des habitants de Gaza.
Dans la poussière des batailles qui les entourent, de nombreux habitants de Gaza – comme dans de nombreuses autres zones de conflit que j'ai couvertes au cours de mes années de journalisme – se réveillent après une nuit blanche avec l'impératif de trouver de l'eau et du bois pour cuire les maigres conserves à leur disposition, ainsi que du pain. S'ils ont de la chance, ils peuvent se laver, mais ils n'ont pas besoin de vêtements neufs ou d'une douche chaude.
Dans cet état de désespoir sans précédent, on peut encore percevoir un espoir et une volonté fondamentaux de persévérer en tant qu'êtres humains, d'oser s'accrocher à la vie, et même de rêver d'un avenir meilleur.
Mohamed Chebaro
Certains témoignages diffusés sur les réseaux sociaux offrent une image plus cruelle de ce que ressentent les Palestiniens qui attendent, semaine après semaine, la fin des violences et une chance de retourner dans leurs maisons endommagées ou détruites. Mais dans cet état de désespoir sans précédent, on peut encore percevoir un espoir et une volonté fondamentaux de persévérer en tant qu'êtres humains, d'oser s'accrocher à la vie, et même de rêver d'un avenir meilleur.
Ce rêve, aussi petit et insignifiant soit-il, témoigne d'une volonté de vivre que la machine de guerre n'a pas réussi à détruire. Il exprime un attachement profond à la patrie, à la vie simple de Gaza, même dans les jours les plus sombres. Tous aspirent à rentrer chez eux. Ils souhaitent avoir de l'eau propre pour se laver le visage, une douche chaude, des vêtements propres, un lit, un mur pour remplacer le morceau de tissu qui les sépare de la prochaine famille déplacée, et un sommeil profond qui les débarrasse de leurs angoisses et de leurs traumatismes, même si ce n'est que pour une heure. Ils désirent retrouver leur famille et leurs amis, et exprimer leurs regrets à leurs proches disparus pour ne pas leur avoir donné l'enterrement et les funérailles qu'ils méritaient. Ils espèrent même avoir une feuille de papier et un stylo pour écrire, dessiner ou enregistrer leur vie au bord de l'abîme.
C'est cette volonté de vivre qui est susceptible de s'élever au-dessus de tout le désespoir et de toute la souffrance. Ces petits rêves témoignent d'un espoir profondément ancré dans l'humanité, signifiant qu'il est peu probable que les habitants de Gaza abandonnent et acceptent que l'anormalité de la guerre et de la violence devienne la norme, même si le cessez-le-feu tarde à venir.
Mohamed Chebaro est un journaliste anglo-libanais, consultant en médias et formateur. Il a plus de vingt-cinq ans d’expérience dans la couverture de la guerre, du terrorisme, de la défense, de l’actualité et de la diplomatie.
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com