Banque centrale du Liban: polémique et failles du système technocratique

Karim Souhaid a été nommé la semaine dernière. (AFP)
Karim Souhaid a été nommé la semaine dernière. (AFP)
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Publié le Jeudi 03 avril 2025

Banque centrale du Liban: polémique et failles du système technocratique

Banque centrale du Liban: polémique et failles du système technocratique
  • Tout le monde sait qu'un accord, un compromis, devra être trouvé entre le nouveau gouverneur de la Banque centrale, le gouvernement et les banques.
  • Cet accord devra satisfaire le Fonds monétaire international, dans le but de rétablir la confiance dans le secteur financier libanais et de remettre l'économie et le pays sur une voie positive.

La controverse suscitée par la nomination, la semaine dernière, de Karim Souhaid au poste de gouverneur de la Banque centrale du Liban révèle les limites de ce qu'un gouvernement de technocrates peut accomplir. Le processus s'est accompagné d'une campagne médiatique intensive et parfois vicieuse, comprenant des attaques personnelles et des théories de conspiration populistes. Il a divisé le pays selon des lignes inattendues, créant un fossé entre le président nouvellement élu Joseph Aoun et son premier ministre, Nawaf Salam, ainsi qu'au sein du cabinet.

On peut se demander pourquoi tout ce remue-ménage. Si les personnes les plus compétentes ne peuvent discuter d'un problème technique, c'est que le problème n'est pas technique et qu'il nécessite une perspective plus large pour aborder d'autres dimensions idéologiques et morales.

Il ne fait aucun doute que le gouvernement réformateur du Premier ministre Salam, si l'on considère ses références, est probablement le plus honnête et le plus techniquement compétent de l'histoire de l'humanité. Je ne me souviens que d'un seul Premier ministre britannique titulaire d'un doctorat, alors que le nôtre est titulaire d'un doctorat français et d'une maîtrise de droit de Harvard, en plus d'une brillante carrière universitaire et diplomatique, au cours de laquelle il a présidé le Conseil de sécurité des Nations unies et la Cour internationale de justice. L'historien français Henry Laurens a décrit Salam comme «le maître du monde». Son cabinet de 24 ministres comprend treize docteurs, trois maîtres en droit, trois maîtres en administration des affaires, deux généraux de brigade et un général de division.

Le gouvernement, si l'on s'en tient aux références, est probablement le plus honnête et le plus techniquement compétent de l'histoire de l'humanité.                                    Nadim Shehadi 

En raison de la crise économique du pays et de la dévaluation de la monnaie, le salaire des ministres est à peine égal à celui de leur chauffeur. Cela signifie également que les ministres doivent en grande partie payer leur personnel et couvrir eux-mêmes leurs dépenses, alors qu'ils ont laissé derrière eux de brillantes carrières et entreprises afin d'accomplir leur devoir patriotique. Il est impossible de trouver une équipe plus dévouée.

L'un des risques d'un tel excès de talent et de décence ministériels est qu'ils pourraient proposer des réformes qui fonctionneraient pendant un certain temps, mais seulement tant que les membres du gouvernement sont à la fois aussi doués et aussi propres qu'eux. Or, ce que l'on souhaite vraiment, c'est un système où l'on sait que, quoi qu'il arrive, les incompétents et les corrompus ne peuvent pas faire grand-chose de mal.

Le débat a soulevé de nombreuses questions sur l'élaboration des politiques et l'indépendance de la Banque centrale, ainsi que des analyses des causes de la crise, de la restructuration du secteur bancaire et de la gestion du défaut de paiement du gouvernement sur le service de la dette des euro-obligations en mars 2020. Ce sont des questions pratiques et juridiques que nos ministres devraient être en mesure de traiter.

Les choses se compliquent avec la question du partage du fardeau, ou qui doit supporter les pertes de la crise financière entre trois parties: l'État, les banques et les déposants. Cette polarisation est également similaire aux discussions sur la «socialisation» des pertes financières qui ont eu lieu aux États-Unis après le krach financier de 2008, lorsque l'argent durement gagné par les contribuables a été utilisé pour renflouer les institutions financières, tandis que les banquiers ont été autorisés à conserver leurs bonus.

Cette division est intéressante parce qu'elle s'inscrit dans le cadre des positions économiques classiques de la gauche et de la droite et qu'elle transcende les lignes sectaires et politiques. Ceux qui sont du côté du Premier ministre se qualifient de réformateurs qui veulent construire un État, tout en utilisant un langage très émotionnel qui ressemble au texte de Karl Marx décrivant la «monarchie de Juillet (comme) rien de plus qu'une société par actions pour l'exploitation de la richesse nationale de la France».  

L'autre camp utilise des descriptions tout aussi dramatiques, avec des images d'une conspiration mondiale soutenue par des organisations non gouvernementales «éveillées» financées par George Soros et des cadres financiers expatriés qui veulent détruire le système bancaire libanais et le remplacer par leurs propres banques. Tout cela donne une impression byzantine, sans tenir compte du fait que le pays est techniquement toujours en guerre – j'ai même entendu un raid aérien à Beyrouth pendant que j'écrivais cet article.

En fin de compte, tout le monde sait qu'un accord, un compromis, devra être trouvé entre le nouveau gouverneur de la Banque centrale, le gouvernement et les banques. Cet accord devra satisfaire le Fonds monétaire international, dans le but de rétablir la confiance dans le secteur financier libanais et de remettre l'économie et le pays sur une voie positive.

La crise financière libanaise restera dans l'histoire comme le crime parfait, où les victimes se disputent les pertes et où l'acteur responsable s'en tire à bon compte. Les trois parties – l'État, les banques et les déposants – vont subir des pertes importantes et il faudra beaucoup de temps avant qu'elles puissent retrouver la situation qui aurait été la leur si la crise n'avait pas eu lieu. Tout se résume à la question suivante: que sauverez-vous de la maison en feu?

En fait, le débat intense porte sur les répercussions financières, alors que la véritable cause de l'effondrement se situe dans un autre domaine. Tout au long des 20 dernières années, le Liban a été pris en otage par le Hezbollah et aucun pays n'aurait pu survivre aux coups de boutoir constants qui l'ont mené à sa perte. Il est devenu le champ de bataille et la ligne de front d'une confrontation régionale et internationale, ce qui a entraîné une décennie d'assassinats à partir de 2004, une guerre destructrice en 2006, une occupation de la capitale, qui a ensuite été attaquée par des hommes armés en chemise noire en 2008, un coup d'État en 2011 et la paralysie, puisque le Liban est resté sans président ni Parlement et n'a pas eu de gouvernement effectif pendant près de trois ans.

Les répercussions financières font l'objet d'un débat intense, alors que la véritable cause de l'effondrement se situe à un autre niveau.                                                                                  Nadim Shehadi

Le pays était isolé de ses principaux partenaires économiques du Golfe. Le contrôle du port et de l'aéroport de Beyrouth par le Hezbollah a entraîné d'énormes pertes de revenus. Les constantes déclarations de guerre ont ruiné les saisons touristiques estivales et dissuadé les investissements. La guerre en Syrie a amené près de 2 millions de réfugiés dans le pays.

Une façon de voir les choses est que le Hezbollah a mis le pays à sec pour subventionner les guerres du soi-disant axe de la résistance, qui se sont soldées par un fiasco. Aucune société n'aurait pu survivre à de telles pressions et les aspects financiers dont nous débattons représentent les mécanismes de l'effondrement, plutôt que sa cause.

En attendant, la loi est très claire: l'État a l'entière responsabilité de recapitaliser la Banque centrale. Si cela se produit, cela sauvera le secteur bancaire et ce qui reste de l'argent des déposants, tout en établissant l'État de droit et la confiance dans l'avenir. Le Liban dispose de l'expertise et des connaissances nécessaires pour mettre au point les mécanismes et les détails. Il en résultera peut-être une meilleure définition des prérogatives et des limites de la Banque centrale, mais ce n'était pas la raison principale de l'effondrement.

Si toutes les compétences sont présentes au sein du cabinet, les ministres pourraient aussi avoir besoin de consulter un historien, qui leur expliquerait qu'au milieu des années 40, il y avait à peine une demi-douzaine de banques dans le pays. En fait, il s'agissait plutôt de comptoirs de change et de négociation. Au milieu des années 60, on comptait plus de 90 institutions financières sophistiquées. Le secteur bancaire libanais mérite en fait d'être sauvé, car il est l'héritier de siècles d'histoire commerciale levantine, les familles de marchands et leurs réseaux de toute la région s'étant réfugiés à Beyrouth pour échapper aux révolutions nationalistes et socialistes.

Le secteur bancaire est le fruit de l'expérience cumulée des anciennes routes commerciales passant par Damas, Alep et Mossoul et des opérations financières permettant de construire et de gérer le commerce par le canal de Suez. Ce qui est réellement en jeu, c'est la forme future de l'économie libanaise et son rôle dans la région. Cela pourrait dépasser les préoccupations des comptables, des juristes et des économistes, quels que soient leurs diplômes.

- Nadim Shehadi est économiste et conseiller politique. 

X: @Confusezeus

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com