Le pacte inquiétant entre Israël et l'extrême droite européenne

Jordan Bardella s’adresse aux journalistes à Paris, France, le 8 juillet 2024. (Photo: Reuters)
Jordan Bardella s’adresse aux journalistes à Paris, France, le 8 juillet 2024. (Photo: Reuters)
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Publié le Mercredi 10 juillet 2024

Le pacte inquiétant entre Israël et l'extrême droite européenne

Le pacte inquiétant entre Israël et l'extrême droite européenne
  • Depuis longtemps, Netanyahu cherche à se rapprocher de personnalités populistes européennes, telles que Santiago Abascal, à la tête du parti d’extrême droite espagnol Vox, ou encore Aleksandar Vucic, le président ultranationaliste de Serbie
  • Netanyahu a dépeint l’attaque israélienne contre Gaza comme un conflit mené pour le compte de l’Occident, déclarant qu’une victoire israélienne serait aussi celle du monde occidental

La victoire inattendue d'une alliance de partis de gauche, le Nouveau Front Populaire, aux élections législatives françaises de dimanche a secoué l’extrême droite du pays. Celle-ci, victorieuse au premier tour des élections anticipées une semaine plus tôt, espérait consolider ses gains et former un gouvernement pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. Un tel scénario aurait perturbé l’équilibre politique européen, menacé l’unité de l’UE et envoyé un signal alarmant aux millions d’immigrants en Europe et ailleurs.

Les partis populistes ultranationalistes européens, surpris par ce résultat, ont été rejoints dans leur consternation par l'establishment politique israélien, qui misait sur une victoire de l’extrême droite. Avigdor Lieberman, leader du parti conservateur de droite Yisrael Beiteinu, a déclaré après l'annonce des résultats: « La victoire d'un parti de gauche radical en France signifie une recrudescence de la haine envers Israël et une montée de l’antisémitisme. J’appelle les Juifs de France à immigrer en Israël. »

Lieberman a accusé Jean-Luc Mélenchon et de nombreux membres de son parti La France Insoumise de « pur antisémitisme ». Le chef du parti à l’Assemblée nationale française avait annoncé que Paris reconnaîtrait l’État de Palestine dans les deux semaines à venir.

Ces propos de Lieberman mettent en lumière les liens controversés entre Israël et les partis d’extrême droite européens.  En dépit de l’héritage antisémite bien connu de l’extrême droite européenne, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et ses partenaires de coalition n’hésitent pas à lui apporter leur soutien.

Depuis longtemps, Netanyahu cherche à se rapprocher de personnalités populistes européennes, telles que Santiago Abascal, à la tête du parti d’extrême droite espagnol Vox, ou encore Aleksandar Vucic, le président ultranationaliste de Serbie. Il cultive également des liens avec d’autres figures populistes du continent, parmi lesquelles on trouve Geert Wilders le Néerlandais connu pour ses positions anti-islam, Jordan Bardella, jeune dirigeant de l'extrême droite française, ainsi que Viktor Orban, le Premier ministre hongrois aux tendances ultranationalistes.

La montée en puissance rapide des formations d'extrême droite dans plusieurs pays d'Europe, comme l'ont montré les dernières élections européennes, devrait alarmer les responsables israéliens. Cependant, il n’en est rien. Netanyahu est parvenu à établir des convergences avec ces partis, principalement autour d’un discours islamophobe et alarmiste, ainsi que sur la prétendue nécessité de défendre un héritage judéo-chrétien commun contre des éléments étrangers, visant en particulier les musulmans.

Netanyahu a dépeint l’attaque israélienne contre Gaza comme un conflit mené pour le compte de l’Occident, déclarant qu’une victoire israélienne serait aussi celle du monde occidental. Il a insisté sur le fait que si Israël parvenait à repousser une éventuelle invasion iranienne, cela assurerait la stabilité de pays tels que l’Égypte. D’après lui, l’effondrement de ces pays provoquerait un afflux de millions de migrants clandestins vers l'Europe.

En réponse, de nombreux partis d'extrême droite européens ont atténué leur rhétorique antisémite, malgré une recrudescence de l’antisémitisme en Occident ces dernières années. Les sentiments anti-israéliens avaient augmenté dans de nombreux pays occidentaux suite à la guerre à Gaza. Néanmoins, Israël a réussi à convaincre des gouvernements occidentaux, comme l’Allemagne et les États-Unis, d’assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme.

Les formations et les personnalités politiques d’extrême droite en Europe ont manifesté leur appui à l’offensive israélienne contre le Hamas. Ils ont soutenu le droit d'Israël à l’autodéfense, reprenant à leur compte l’expression « terroristes islamistes » - souvent employée par Netanyahu - pour désigner ceux qui, selon eux, cherchent à anéantir Israël. Certains ont même poussé leur soutien jusqu’à s’opposer à toute démarche visant à reconnaître un État palestinien ou à promouvoir une solution à deux États, adoptant ainsi une position parfaitement alignée sur celle des partis et du gouvernement d’extrême droite israéliens.

Wilders a fait pression pour que la nouvelle coalition gouvernementale de centre-droit aux Pays-Bas s’engage à transférer l’ambassade néerlandaise à Jérusalem « quand le moment sera venu ». Les liens étroits entre Orban et Netanyahu ont soulevé des questions, d’autant que les sympathisants du parti du Premier ministre hongrois sont fréquemment taxés d’antisémitisme. Néanmoins, pour le dirigeant ultranationaliste, la priorité est de contrer ce qu’il perçoit comme une islamisation de l’Europe et de sauvegarder son patrimoine judéo-chrétien. À la fin octobre, la Hongrie s’est opposée à une résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies demandant un cessez-le-feu à Gaza, manifestant ainsi son soutien à Israël.

Orban affiche aussi une attitude eurosceptique. Il se montre hostile aux politiques migratoires de l’Union européenne et désapprouve la position de l’UE concernant le conflit entre la Russie et l’Ukraine.

Le penchant pro-israélien des partis d’extrême droite en Europe n’est pas un phénomène récent. Une analyse menée par la Coalition européenne pour Israël sur la dernière législature du Parlement européen, conclue cette année, a mis en lumière que les 20 formations politiques ayant voté le plus souvent en faveur d’Israël étaient toutes issues des groupes d’extrême droite et eurosceptiques. Parmi eux, on retrouve principalement les Conservateurs et Réformistes européens, dont font partie Vox et les Démocrates de Suède.

Dans l’esprit des politiciens d’extrême droite, l’existence d’Israël, même au détriment des Palestiniens, permet à l’Europe de se débarrasser de ce qu’ils considèrent comme son fardeau juif.

                                                                    Osama Al-Sharif

Il existe une autre motivation, rarement évoquée publiquement, derrière le soutien des partis d’extrême droite à Israël. L’antisémitisme en Europe ne date pas de l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler. Les nations européennes ont persécuté les Juifs durant des siècles, ce qui a conduit à l’émergence du sionisme au XIXe siècle et à la quête d’un foyer national juif. Dans l’esprit des politiciens d’extrême droite, l’existence d’Israël, même au détriment des Palestiniens, permet à l’Europe de se débarrasser de ce qu’ils considèrent comme son fardeau juif ».

Les dirigeants ultranationalistes, tant en Europe qu’en Israël, voient dans la recrudescence de l’antisémitisme occidental un moyen d’inciter les Juifs européens à émigrer vers Israël, en ravivant la peur de nouveaux pogroms. Le soutien à la cause palestinienne et l’opposition à la politique d'occupation israélienne sont fréquemment assimilés à de l’antisionisme, lui-même confondu avec l’antisémitisme. Cette confusion arrange ceux qui cherchent à exporter ce qu’ils perçoivent comme le problème juif d'Europe. Paradoxalement, les mouvements d’extrême droite, des deux côtés, semblent tirer avantage de cette situation.

Malgré l’isolement croissant d’Israël sur la scène internationale, conséquence de ses actions dans les Territoires occupés, le pays trouve des alliés parmi les dirigeants populistes tels que Donald Trump, l’Argentin Javier Milei, l’Indien Narendra Modi et d’autres. Ces soutiens partagent une hostilité commune envers l’Islam et les musulmans. Netanyahu et ses partisans ont habilement exploité le sentiment anti-Islam, thème central du discours de l’extrême droite européenne.

Rares sont les responsables politiques israéliens qui ont manifesté leur préoccupation face au rapprochement entre Israël et l’extrême droite, dont l’idéologie s’oppose aux principes démocratiques revendiqués par Israël. Cependant, les quelques voix qui se sont élevées estiment que cette alliance risque de fragiliser la position d’Israël, notamment auprès des formations politiques et des électeurs européens de tendance plus libérale.

Le pouvoir en place en Israël, caractérisé par son extrémisme, son fascisme et son suprémacisme, trouve désormais des affinités avec les partis européens aux valeurs similaires. Si ces formations d’extrême droite accédaient au pouvoir, y compris dans l'éventualité d'un retour de Trump à la présidence en novembre, les Palestiniens pourraient perdre des soutiens. Cependant, les conséquences pour l’ordre mondial seraient encore plus graves. Dans l’immédiat, les extrémistes israéliens sont susceptibles de trouver des alliés parmi la nouvelle vague de dirigeants européens, alors qu’un nombre croissant d’électeurs se tourne vers l’extrême droite en réaction à l’immobilisme de l’establishment politique et aux échecs du monde occidental sous leadership américain.

 

Osama Al-Sharif est un journaliste et commentateur politique basé à Amman. X : @plato010

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est celle de l’auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com