Biden doit passer à la vitesse supérieure pour rétablir les liens avec les Palestiniens

Benjamin Netanyahou lors de l’annonce du plan de paix pour le Moyen-Orient de Donald Trump à la Maison Blanche à Washington, le 28 janvier 2020 (Photo, AFP).
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Publié le Vendredi 19 février 2021

Biden doit passer à la vitesse supérieure pour rétablir les liens avec les Palestiniens

  • Près d'un mois après son investiture, Joe Biden ne s'est pas entretenu avec Benjamin Netanyahou, ce qui semble annoncer la fin de la relation privilégiée que le Premier ministre entretenait avec Donald Trump
  • La nouvelle administration doit établir de nouvelles règles susceptibles de garantir une plus grande impartialité, ce qui permettrait d'améliorer les conditions sur le terrain, et par la suite de négocier des accords de paix

La liste des tâches qui attendent Joe Biden et son administration s’annonce longue et semée d’embûches. Il s’agira essentiellement pour le nouveau président américain de réparer les dommages causés par son prédécesseur, et de rétablir un certain ordre dans un contexte chaotique. En pleine pandémie, alors que la liste des dossiers prioritaires s’allonge, il est une question qu’il est urgent de traiter: celle des relations de Washington avec les Palestiniens.

En effet, si les États-Unis ne restaurent pas leur crédibilité auprès des Palestiniens ni ne reconstruisent leurs liens avec les dirigeants palestiniens à Ramallah et ailleurs, ils n'ont aucune chance de contribuer à améliorer les relations israélo-palestiniennes dans une optique positive et constructive.

Les rapports entre les États-Unis et les dirigeants palestiniens sont actuellement à leur niveau le plus bas depuis le début des années 1990. Pourtant, les relations s’étaient améliorées à la suite de la conférence de Madrid de 1991, et en particulier après la signature des accords d'Oslo en 1993. Même si les États-Unis n'ont jamais été considérés comme un médiateur impartial dans le conflit israélo-palestinien, ils ont tout de même joué un certain rôle diplomatique en fournissant une aide financière aux différents acteurs et en supervisant le contrôle de la sécurité.

Faute de médiateurs prêts à s’investir ou compétents, les États-Unis ont toujours constitué le meilleur intermédiaire, voire le seul intermédiaire viable, bien que peu impartial. En effet, entre 1994 et 2018, Washington a soutenu le gouvernement à hauteur de plus de 5 milliards de dollars (un dollar = 0,83 euros) pour financer des programmes humanitaires, auxquels il faut ajouter les 6 milliards de dollars en soutien à l'Agence des nations unies pour les réfugiés palestiniens. Cependant cette aide a été brutalement et intégralement suspendue en 2018 par Donald Trump.

Cette décision a accentué les difficultés des réfugiés palestiniens et suscité une vague de colère bien compréhensible dans leurs rangs. De surcroît, l’ancien président américain n’a pas hésité à fermer la mission palestinienne à Washington, et à déplacer l'ambassade américaine en Israël, à Jérusalem. La cerise sur le gâteau a été, le prétendu «plan de paix» proposé par Trump en janvier dernier, une initiative totalement unilatérale, qui a fini d’achever les relations entre les États-Unis et les Palestiniens.

Faute de médiateurs prêts à s’investir ou compétents, les États-Unis ont toujours constitué le meilleur intermédiaire, voire le seul intermédiaire viable, bien que peu impartial.

Rompre les liens entre Washington et les Palestiniens nuit aux intérêts des deux parties. La situation actuelle n'aide pas non plus les Israéliens à devenir un État dans lequel ils pourront coexister pacifiquement, sur le long terme, avec les Palestiniens, et où les droits des deux peuples seront pleinement respectés, y compris l'autodétermination. Voilà donc l'approche que l'administration Biden adopte déjà, du moins en principe.

Ces quatre dernières années, on a eu l’impression que le gouvernement israélien avait une influence démesurée sur la politique étrangère américaine, bien au-delà du dossier palestinien. La nouvelle administration semble, elle, chercher à rétablir une certaine hiérarchie dans cette alliance étroite. Ainsi, près d'un mois après son investiture, M. Biden ne s'est toujours pas entretenu avec Benjamin Netanyahou. Il a pourtant passé des appels à nombre de ses alliés. Certains interprètent cette attitude comme une claire désapprobation de la politique du Premier ministre israélien, laissant entendre que les relations entre les deux hommes sont très tendues. Néanmoins, cela semble plutôt indiquer un changement de priorités dans la politique étrangère américaine, et la fin de la relation privilégiée que Netanyahou entretenait avec l’ancien président, surtout si le Premier ministre ne change pas son comportement à l’égard des Palestiniens.

Bien que tout changement radical dans l'approche américaine envers l'une ou l'autre partie reste inconcevable, M. Biden a pourtant mis en œuvre une série de mesures visant à améliorer les relations avec les Palestiniens, en rétablissant des aides financières et  en ordonnant la réouverture des missions diplomatiques. À première vue, ces mesures semblent évidentes et logiques. Mais la nouvelle administration ne s’est pas arrêtée là. L'envoyé américain aux Nations unies, Richard Mills, a en effet informé le Conseil de sécurité de l’ONU que le nouveau président privilégiait une solution à deux États, exhortant les deux parties à renoncer aux mesures unilatérales afin de redonner vie à cette solution. Cela laisse espérer une approche plus équilibrée des États-Unis.

En outre, M. Mills a qualifié d’actes de terrorisme les activités de colonisation, les démolitions de maisons, les incitations à la violence. De toute évidence, il n’est plus question d’un discours monocorde où les Palestiniens sont accusés de bloquer le processus de paix. Une position qui était non seulement loin de refléter la vérité, mais qui ne permettait pas l’émergence d’un véritable dialogue.

Rompre les liens entre Washington et les Palestiniens a nui aux intérêts des deux parties.

Il serait illusoire d'attendre de la nouvelle administration qu’elle soit capable ou désireuse de s'engager dans une initiative de paix globale, dans un contexte où les systèmes politiques israélien et palestinien sont tous deux instables, résilients et incapables de surmonter, voire de survivre à des négociations complexes, sous la pression constante de leurs opinions. Washington peut cependant devenir, petit à petit, un acteur crédible et constructif dans les relations israélo-palestiniennes.

Dans un conflit asymétrique, où les États-Unis soutiennent systématiquement Israël sur les plans militaire, économique et diplomatique, ils ont également l'obligation de rassurer les Palestiniens sur le fait qu'aucun accord ne leur sera imposé et que toute négociation de paix respectera les résolutions des Nations unies et les frontières antérieures à juin 1967.

Par ailleurs, faute d'une initiative de paix globale, Washington peut encore se montrer favorable à un accord juste et équitable basé sur une solution à deux États, où Jérusalem serait la capitale d'Israël et de la Palestine, et où tous les Palestiniens jouiraient de tous les droits de citoyenneté. Pour faire un pas dans la bonne direction, les États-Unis doivent prendre l'initiative d'assouplir le blocus imposé à la bande de Gaza et d'améliorer les conditions de vie en Cisjordanie occupée, tout en faisant pression sur Israël pour qu'il y interrompe son expansion des colonies illégales.

Les mesures adoptées par la nouvelle administration à ce jour sont un bon début pour apaiser les tensions dans les relations américano-palestiniennes. Elle doit cependant passer à la vitesse supérieure, au risque d’occasionner des tensions avec le gouvernement israélien.

Sous la présidence de Donald Trump, le gouvernement israélien a obtenu le feu vert de Washington pour traiter les Palestiniens comme il le souhaitait. Il en a profité pour enraciner l'occupation. Il incombe à la Maison Blanche sous la présidence de M. Biden d’établir de nouvelles règles susceptibles de garantir une plus grande impartialité, ce qui permettrait d'améliorer les conditions sur le terrain. Les Palestiniens pourraient ainsi de nouveau faire confiance à Washington, et aussi entamer un processus de paix viable avec Israël.  

Yossi Mekelberg est professeur de relations internationales à la Regent’s University de Londres, où il dirige le programme des relations internationales et des sciences sociales. Il est également membre associé du programme Mena à Chatham House. Il contribue régulièrement aux médias internationaux écrits et électroniques.

Twitter: @YMekelberg

NDLR: Les opinions exprimées dans cette rubrique par leurs auteurs sont personnelles, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d’Arab News.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com