L’accord entre l’Éthiopie et le Somaliland exacerbe les tensions régionales

Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, et le président du Somaliland, Muse Bihi Abdi, lors de la signature de l’accord. (Reuters)
Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, et le président du Somaliland, Muse Bihi Abdi, lors de la signature de l’accord. (Reuters)
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Publié le Dimanche 04 février 2024

L’accord entre l’Éthiopie et le Somaliland exacerbe les tensions régionales

L’accord entre l’Éthiopie et le Somaliland exacerbe les tensions régionales
  • Grâce à cet accord, l’Éthiopie remplacerait Djibouti comme principal débouché commercial du Somaliland, un arrangement qui rapportait 1,5 milliard de dollars (1 dollar = 0,93 euro) par an à Djibouti en droits de port
  • Dans toute la Corne de l’Afrique, les guerres sont toujours sur le point d’éclater à nouveau, car les causes fondamentales des conflits n’ont généralement pas été résolues

Le 1er janvier, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a choqué les États voisins en signant un mémorandum d’entente avec le président du Somaliland, Muse Bihi Abdi.

En vertu de cet accord, le Somaliland doit accorder à l’Éthiopie l’utilisation d’un port, très probablement celui de Berbera, et l’accès à 20 km de sa côte sur la mer Rouge, sur la base d’un bail de 50 ans, afin de construire une base navale.

En contrepartie, l’Éthiopie reconnaîtrait le Somaliland comme une nation indépendante et le Somaliland obtiendrait une participation dans la compagnie aérienne nationale de l’Éthiopie, Ethiopian Airlines.

Grâce à cet accord, l’Éthiopie remplacerait Djibouti comme principal débouché commercial du Somaliland, un arrangement qui rapportait 1,5 milliard de dollars (1 dollar = 0,93 euro) par an à Djibouti en droits de port. La perte de ces revenus portera un coup dur au pays.

L'Éthiopie a également annoncé qu'elle développait une marine de guerre qui serait basée sur la côte de la mer Rouge.

La Somalie, dont le Somaliland fait partie intégrante, a réagi par de vives protestations. Le Premier ministre, Hamza Abdi Barre, a déclaré l’accord «nul et non avenu».

Le président Hassan Cheikh Mohamoud a affirmé que «la Somalie appartient aux Somaliens» et qu’il «protégerait chaque centimètre de notre terre sacrée». Il s’est ensuite rendu en Érythrée et en Égypte, pays voisins, où il a reçu de nombreuses déclarations de soutien.

La Ligue arabe, l’Organisation de la coopération islamique (OCI) et l’UE ont aussi exprimé leur solidarité avec la Somalie.

L’Éthiopie ne se laisse pas abattre, Abiy Ahmed soutenant que «l’existence de l’Éthiopie est liée à la mer Rouge».

Par cet accord, l’Éthiopie a ravivé les vieilles rivalités, les différends non résolus et les profondes divisions ethniques et tribales qui ont auparavant déclenché des guerres dans toute la Corne de l’Afrique. Ces guerres sont toujours sur le point d’éclater à nouveau, car les causes fondamentales des conflits n’ont généralement pas été résolues. La flambée actuelle est le résultat de deux de ces conflits, qui remontent à des décennies.

L’Éthiopie moderne disposait d’un accès direct à la mer Rouge de 1952 à 1991, période marquée par un conflit permanent avec l’Érythrée, qui cherchait à obtenir son indépendance. L’indépendance a été obtenue en 1993 et la nation érythréenne a été créée avec un littoral de 1155 km sur la mer Rouge, tandis que l’Éthiopie est devenue enclavée.

En 2020, les autorités éthiopiennes et érythréennes ont temporairement collaboré pour lutter contre les rebelles de la province éthiopienne du Tigré. Cette guerre, qui a fait 600 000 morts, s’est terminée par la conclusion de l’accord de Pretoria en 2022.

Le Somaliland était auparavant le Somaliland britannique, qui a fusionné en 1960 avec le Somaliland italien pour former la Somalie. En 1977, l’ancien Somaliland français est devenu l’État indépendant de Djibouti.

Il semble que la Corne de l’Afrique soit confrontée à un avenir de plus en plus sombre. 

 

Talmiz Ahmad

La Somalie a été sous le régime autoritaire du général Mohammed Siad Barre de 1969 à 1991. En 1991, le Somaliland a commencé à réclamer son indépendance ; il organisait ses propres élections pour l’Assemblée nationale, le président, la monnaie et le passeport. Cependant, cette indépendance n'a été formellement reconnue par aucun autre pays, bien que certains aient conclu des accords de coopération économique avec le Somaliland.

Avec la fin du conflit du Tigré, le Somaliland espère maintenant que l’Éthiopie deviendra le premier pays à reconnaître son statut souverain revendiqué, tandis que l’Éthiopie espère retrouver l’accès à la mer Rouge.

Le Premier ministre Ahmed est toutefois confronté à de nombreux défis. Il est à la tête d’un pays secoué par des crises politiques et économiques. Les deux principales régions d’Éthiopie, l’Oromia et l’Amhara, qui sont historiquement rivales, ont des populations importantes qui se sentent profondément mécontentes en raison des privations économiques et d’une compétition de longue date sur le partage du pouvoir de l’État. Elles ont pris les armes pour faire entendre leurs revendications.

En outre, environ 40 000 soldats érythréens se trouvent toujours dans des parties de l’Éthiopie que l’Érythrée revendique comme faisant partie de son territoire, où ils sont accusés de se livrer à des activités criminelles généralisées, notamment des meurtres, des viols et des pillages. Ils encouragent également les troubles intérieurs contre le gouvernement central.

Cette situation a amené les observateurs à évoquer la possibilité d’une nouvelle guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée, que l’Éthiopie prenne l’initiative des attaques ou que l’Érythrée procède à des frappes préventives. Tout au long de l’année dernière, M. Ahmed s’est livré à une rhétorique anti-érythréenne virulente, menaçant notamment de prendre le contrôle de l’ensemble du pays.

Il convient de noter qu’un certain nombre de ces différends et conflits, ainsi que d’autres —  notamment les rébellions qui sévissent dans les régions éthiopiennes du Tigré, de l’Oromia et de l’Amhara, la menace de guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée, l’aliénation profonde de l’Éthiopie vis-à-vis de la Somalie et de Djibouti, et les perturbations causées par les guerres au Yémen et au Soudan — s’inscrivent dans le cadre d’une division régionale plus large causée par le différend entre l’Égypte et le Soudan et l’Éthiopie au sujet du Grand barrage de la Renaissance éthiopien. Les deux États arabes craignent que ce barrage ne réduise leurs approvisionnements vitaux en eau du Nil.

Outre ce différend important concernant le barrage, l’Égypte, qui possède un littoral de 1500 km sur la mer Rouge, n’est guère disposée à accueillir une nouvelle présence hostile dans ces eaux déjà turbulentes.

Dix jours avant que l’Éthiopie n’annonce son accord avec le Somaliland, un quatrième et dernier cycle de négociations entre l’Égypte et l’Éthiopie au sujet du barrage s’est soldé par un échec, l’Égypte reprochant à l’Éthiopie de rejeter tout compromis technique ou juridique susceptible de résoudre les problèmes.

Compte tenu de tous ces éléments, l’accord entre l’Éthiopie et le Somaliland risque donc d’attiser les flammes d’un conflit régional plus vaste.

Au vu des vives réactions suscitées par l’accord, il semble peu probable qu’Abiy Ahmed veuille mettre son pays encore plus en péril. Il est possible qu’au lieu de considérer cet accord comme une perspective réaliste, il l’ait proposé simplement afin d’unir ses partisans autour de lui et de gagner du temps pour remédier à leurs problèmes.

Cependant, de telles manœuvres ont un prix, en l’occurrence le fait que ses voisins pourraient prendre ses paroles pour argent comptant et lancer une action militaire préventive contre l’Éthiopie.

Quoi qu’il en soit, il semble que la Corne de l’Afrique soit confrontée à un avenir de plus en plus sombre.

 

• Talmiz Ahmad est un ancien diplomate indien.

 

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est celle de l’auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue d’Arab News en français.

 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com