L’Irak est à la croisée des chemins et Al-Soudani mène un combat solitaire

Le Premier ministre irakien Mohammed Chia Al-Soudani (fournie)
Le Premier ministre irakien Mohammed Chia Al-Soudani (fournie)
Short Url
Publié le Dimanche 24 décembre 2023

L’Irak est à la croisée des chemins et Al-Soudani mène un combat solitaire

L’Irak est à la croisée des chemins et Al-Soudani mène un combat solitaire
  • La forte dépendance du pays à l’égard des recettes pétrolières le rend vulnérable aux fluctuations du marché mondial et limite les possibilités de diversification économique
  • L’influence omniprésente de l’Iran en Irak ne peut être négligée

Au milieu des sables mouvants et des incendies violents d’une région arabe secouée par les conflits, l’Irak se trouve à un carrefour difficile. Des facteurs internes et externes rivalisent pour dominer, dissimulant la nature complexe de la voie à suivre par la nation.

Cette complexité est particulièrement palpable dans l’enchevêtrement provoqué par l’intersection de l’économie politique et des considérations relatives à la sécurité, notamment en ce qui concerne les milices alignées sur l’État. Plus de vingt ans après l’invasion américaine, les espoirs d’un État irakien stable et prospère semblent avoir été amoindris par cette intersection.

La forte dépendance du pays à l’égard des recettes pétrolières le rend vulnérable aux fluctuations du marché mondial et limite les possibilités de diversification économique. Cette fragilité économique, associée à un secteur public surchargé et à un manque d’offres d’emploi, crée un terrain fertile pour le recrutement par les milices.

De surcroît, la frontière nébuleuse entre les Forces de mobilisation populaire (PMF) et la Résistance islamique en Irak ne constitue qu’un exemple notable du chevauchement entre les sphères politique et sécuritaire et des défis permanents posés par la monopolisation de la violence par l’État.

Plus particulièrement, le passage des PMF d’une entité militaire essentiellement axée sur la lutte contre Daech à un acteur politique reflète l’adaptation sophistiquée de ces groupes à l’architecture politique unique de l’Iraq. Ces milices, dont certaines sont alignées sur l’Iran, opèrent dans le cadre des PMF tout en conservant une certaine indépendance.

Les limites floues entre la loyauté nationale, les allégeances sectaires et l’influence étrangère au sein de ces milices compliquent davantage la sécurité intérieure de l’Irak et ses relations internationales.

Certains éléments seraient impliqués dans la planification d’attaques contre des conseillers internationaux, ce qui a donné lieu à des incidents tels que les frappes aériennes à Kirkouk qui ont entraîné la mort de cinq membres de la milice Harakat Hezbollah al-Nujaba, soutenue par l’Iran.

Cet incident révèle la réalité des manœuvres de ces groupes alignés sur l’État, qui exploitent parfois l’ambiguïté de leur statut à la fois de prolongement de l’État et d’acteurs indépendants afin d’échapper à toute conséquence, tandis que les dirigeants de l’État irakien restent à la merci de leurs actions imprévisibles.

En outre, l’influence omniprésente de l’Iran en Irak ne peut être négligée. L’imbrication des défis économiques et la complexité du paysage sécuritaire dans le pays enhardissent un Téhéran de plus en plus ferme, qui a nettement étendu son emprise en favorisant les alliances avec les milices chiites, ce qui a de profondes implications pour la souveraineté et l’orientation de la politique étrangère de l’Irak.

Malgré leur défaite aux élections de 2021, les groupes soutenus par l’Iran exercent aujourd’hui plus d’influence que jamais à Bagdad. Les politiciens des milices, ainsi que les juges formés par Téhéran et contrôlés par les milices, représentent un nouveau vecteur par lequel l’Iran peut subvertir davantage les systèmes militaire, judiciaire et politique de l’Iraq.

Les effets de cette intrusion sont également visibles dans l’économie pétrolière de l’Irak. Elle est effectivement sous le contrôle de groupes soutenus par Téhéran, ce qui porte atteinte à la souveraineté économique du pays et détourne une ressource essentielle pour favoriser les activités de ces groupes, tout en soutenant indirectement des intérêts étrangers au détriment des priorités de Bagdad.

Par exemple, la «résistance» insistante de ces factions hybrides, alignées sur l’État, face aux États-Unis, entrave les efforts de l’Irak pour maintenir une politique étrangère équilibrée et complique ses relations avec Washington.

Le Premier ministre Mohammed Chia al-Soudani est confronté à la tâche herculéenne de gérer toutes ces dynamiques turbulentes. Il doit tenter de concilier les besoins économiques de l’État, la puissance militaire des organisations alignées sur l’État et une souveraineté fragile, tout en essayant d’éviter que l’Irak ne devienne un théâtre de friction par procuration entre Washington et Téhéran.

Malgré leur défaite aux élections de 2021, les groupes soutenus par l’Iran exercent aujourd’hui plus d’influence que jamais à Bagdad.

 

Hafed Al-Ghwell

Le mandat de M. Al-Soudani s’apparente à une tentative d’équilibre délicat en pleine tempête. Les efforts du Premier ministre pour renforcer les capacités des forces de sécurité de l’État et réduire le pouvoir des milices sont louables, mais ils sont entravés par les structures fermement établies et alignées sur l’État et par l’ingérence régionale.

L’intensification des attaques contre les forces militaires de la coalition internationale dirigée par les États-Unis et contre le personnel civil témoigne du grand dilemme auquel son administration est confrontée : comment gérer la paix intérieure tout en faisant face aux intérêts personnels des puissances étrangères ?

Par ailleurs, la situation continue d’évoluer au-delà des frontières de l’Irak. La guerre contre Gaza et les escalades parallèles en mer Rouge ajoutent une nouvelle couche à la dynamique régionale dramatique. Bien qu’en dehors du voisinage immédiat de l’Irak, les vagues d'instabilité provoquées par ces événements compliquent la situation de l’Irak et sa navigation diplomatique régionale.

La situation à laquelle l’Irak est confronté est représentative des luttes politiques et géopolitiques au sein du Moyen-Orient élargi, où convergent la politique intérieure, les jeux de pouvoir régionaux et la géopolitique internationale. L’Irak est donc en proie à des tensions géopolitiques qui obligent Bagdad à naviguer dans une sphère géopolitique où les alliances se modifient de manière imprévisible et où les équilibres de pouvoir sont précaires.

L’intersection de la politique, de la sécurité et de l’économie en Irak reflète ce paysage alambiqué, qui risque de devenir, dans les années à venir, un symptôme de notre monde de plus en plus désordonné. M. Al-Soudani doit maintenant naviguer dans ce paysage complexe et volatile criblé de discordes internes, d’intrusions étrangères et de grandes ambitions visant à transformer l’Irak en un réseau régional. Pour gouverner efficacement dans ces circonstances, il doit mettre en œuvre une stratégie à trois volets.

Tout d’abord, il doit atténuer les conflits internes en promouvant une approche consensuelle qui donne la priorité aux intérêts nationaux communs plutôt qu’aux gains sectaires. En utilisant le potentiel de l’Irak en tant que creuset de groupes ethniques et religieux, il devrait favoriser un environnement d’inclusion et de respect mutuel.

Ensuite, M. Al-Soudani devrait tenter d’atténuer l’empiètement étranger en affirmant la souveraineté de l’Irak. Cela implique de maintenir un équilibre délicat entre l’adhésion aux normes mondiales et la priorité donnée aux intérêts nationaux — une habileté diplomatique qui, si elle est exécutée correctement, pourrait tenir l’influence étrangère à distance tout en préservant des relations internationales bénéfiques.

Enfin, il doit œuvrer à la réalisation des aspirations de l’Irak à devenir un «pont» régional en jouant un rôle actif de médiateur et en facilitant le dialogue entre les forces opposées. La position géopolitique unique du pays pourrait contribuer à résoudre les différends régionaux et à promouvoir la stabilité.

La communauté internationale, en particulier les États-Unis et l’Union européenne, peut soutenir les efforts de M. Al-Soudani en lui apportant un appui global. Une combinaison de conseils stratégiques, d’aide ciblée et de soutien diplomatique pourrait jouer un rôle essentiel. L’accent mis sur le développement des infrastructures et des institutions aidera l’Irak à atteindre une stabilité à long terme, ce qui contribuera à favoriser l’harmonie régionale dans une période de plus en plus turbulente.

De plus, la reconnaissance diplomatique du rôle de l’Irak en tant que médiateur pourrait attirer l’attention du monde entier sur les efforts de pacification du pays, contribuant ainsi à compléter les efforts de M. Al-Soudani pour positionner l’Irak en tant qu’intermédiaire dans une partie du monde qui demeure fragmentée.

L’efficacité avec laquelle le Premier ministre dirige le pays face à cette myriade de défis témoigne de sa perspicacité politique. La communauté internationale a ainsi l’occasion de soutenir son leadership en favorisant la réalisation des ambitions globales de Bagdad, mais elle doit rester prudente et veiller à ne pas paralyser les efforts de M. Al-Soudani par inadvertance en intervenant de manière excessive.

 

Hafed al-Ghwell est maître de conférences et directeur exécutif de l'Initiative pour l'Afrique du Nord à l'Institut de politique étrangère de l'École des hautes études internationales de l'université Johns Hopkins à Washington, DC. X: @HafedAlGhwell

 

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

 

Ce texte est la traduction d'un article paru sur Arabnews.com