Dr Emmanuel Goffi : «le monde arabo-musulman représente une richesse pour l'intelligence artificielle»

Le Dr Emmanuel Goffi, philosophe, spécialiste de l’IA, a été un des premiers experts à souligner les ambitions et les potentiels du monde arabe. (Fournie)
Le Dr Emmanuel Goffi, philosophe, spécialiste de l’IA, a été un des premiers experts à souligner les ambitions et les potentiels du monde arabe. (Fournie)
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Publié le Mardi 03 août 2021

Dr Emmanuel Goffi : «le monde arabo-musulman représente une richesse pour l'intelligence artificielle»

  • Pour l’heure, la dimension culturelle de l’éthique appliquée à l’IA ne correspond donc pas à la tendance au conformisme éthique, justifiée par des raisons stratégico-économiques
  • Le deep learning (DL) est une branche du ML qui utilise plusieurs couches (layers) de réseaux de neurones (neural networks), c’est à dire de strates d’algorithmes qui se superposent pour affiner l’apprentissage

De nombreux experts parlent maintenant de l’Intelligence artificielle/IA comme la panacée du développement économique et social. On distingue les grands acteurs que sont la Chine, les USA, une mobilisation forte de la Russie et de l’Union européenne.  Le Dr Emmanuel Goffi, philosophe, spécialiste de l’IA, a été un des premiers experts à souligner les ambitions et les potentiels du monde arabe. Nous lui donnons la parole afin de comprendre en quoi ces ambitions sont justifiées et quelles sont les perspectives qui attendent ces territoires.

 

Dr Goffi, à la lecture d’une abondante littérature sur l’Intelligence artificielle et ses enjeux, on a de quoi être un peu perdu. Le vocabulaire mélange des concepts nouveaux (deep learning, machine learning, réseaux neuronaux…), les usages et la réglementation. Pouvez-vous nous aider à y voir plus clair ?

Il est, en fait, extrêmement difficile de catégoriser ces différentes dimensions de l’intelligence artificielle puisque l’IA est, elle-même, indéfinissable, notamment du fait que les lemmes qui composent ce mot composé sont eux-mêmes indéfinissables. L’IA est dans les faits un OTNI, un objet technique non identifié.

Bien qu’il en existe pléthore de définitions, de manière générale, on considère que l’IA renvoie à des systèmes algorithmiques capables d’effectuer des tâches habituellement dévolues à l’intelligence humaine (trompeusement appelée intelligence naturelle).

Dans ce cadre, le machine learning (ML) fait référence à des systèmes utilisant des algorithmes traitant des données pour « apprendre ». Par exemple, en traitant des images diverses d’un même objet, disons un vélo, le système va être entraîné à identifier des vélos sur des images ou sur des vidéos. L’algorithme va donc apprendre à partir des données (data) qui lui sont fournies et améliorer sa capacité à obtenir le résultat attendu, en l’occurrence, l’identification des vélos. L’efficacité du processus dépendra évidemment de la quantité de données fournies, mais aussi de leur qualité.

Le deep learning (DL) est une branche du ML qui utilise plusieurs couches (layers) de réseaux de neurones (neural networks), c’est à dire de strates d’algorithmes qui se superposent pour affiner l’apprentissage. Pour reprendre le cas précédant, le DL va permettre dans un premier temps d’identifier les vélos de manière générale; il pourra ensuite apprendre à les identifier à partir d’une partie de vélo, disons les roues ou la selle. Il pourra enfin, au travers d’une troisième couche, les différencier d’un environnement complexe où sont présents de nombreux objets différents. Les réseaux neuronaux sont simplement les différentes couches d’algorithmes utilisés pour faire du DL. On peut ainsi multiplier les couches pour rendre le système de plus en plus précis et donc efficace. Dans les systèmes complexes, le DL permet de faire des liens entre les différentes couches et d’en déduire des inférences qui permettront d’affiner les résultats attendus. Le système pourra également améliorer ses propres processus de fonctionnement internes en créant de nouveaux liens entre les « neurones » pour apprendre à apprendre.

Pour ce qui est des réseaux neuronaux, ils sont constitués des différentes couches d’apprentissage, à savoir la couche des données d’entrées (input layer), les différentes couches de neurones (deep neural network), et la couche de résultat (output layer). Le nom renvoie lui-même au système d’apprentissage du cerveau humain qui collecte des données, les traite et produit un résultat.

Tous ces concepts reposent sur un parallélisme avec le fonctionnement du cerveau humain; ce qui peut être trompeur puisque les possibilités de notre cerveau sont extrêmement vastes et couvrent de multiples dimensions alors que les systèmes d’IA sont spécialisés et limités dans leurs possibilités. Un système pouvant gagner au jeu de Go ne pourra pas, par exemple, reconnaitre des vélos. Par ailleurs, les systèmes actuels fonctionnent sur des statistiques et des probabilités et n’intègrent pas de dimensions émotionnelles. Ils ne peuvent pas non plus « penser » l’abstrait.

De fait, réglementer des systèmes est éminemment complexe en raison de la diversité de ces systèmes en termes de finalités, de capacités, de performances, de potentialités, de risques et de bénéfices. Par exemple, il est souvent difficile, si ce n’est impossible de comprendre parfaitement ce qui se passe dans des systèmes de DL complexe. Leur fonctionnement nous échappe (on parle alors de black box), leurs résultats deviennent imprévisibles en tout ou partie et donc leur régulation devient quasi impossible. 

 

Emmanuel, en tant que personne, vous semblez avoir vécu plusieurs vies : militaire, chercheur, philosophe… Vous avez voyagé et vécu à l’étranger.  Ces expériences humaines vous ont guidé et préparé dans votre travail de philosophe. Pourquoi êtes-vous un des seuls à souligner la dimension culturelle ?

Je note quelques frémissements dans le domaine, ici ou là, mais rien de vraiment conséquent ni déterminant.

Le problème principal, avec l’approche culturelle de l’éthique appliquée à l’IA, est qu’elle va l’encontre des intérêts des acteurs de l’IA. La tendance actuelle est de contrôler ce champ prometteur financièrement et stratégiquement. Or, le meilleur moyen de contrôler sans recourir à la violence est de normaliser. C’est ce que l’Union européenne (UE) et plus généralement le monde occidental ont parfaitement compris : celui qui réussit à imposer ses normes contrôle le champ ainsi normé. Si je fixe le cadre normatif, je limite les possibilités des autres acteurs et je peux donc mieux influer sur leur comportement en les amenant à adopter des attitudes qui vont dans le sens de mes intérêts. Il y a d’excellents travaux en constructivisme social sur l’importance des normes dans la définition des comportements. On trouve aussi de très intéressantes perspectives en sociologie ou en philosophie, notamment avec les réflexions de Michel Foucault sur la gouvernementalité.

D’un point de vue pratique, on constate une certaine homogénéité de vocabulaire dans les normes éthiques établies à travers le monde. On constate surtout que les documents relatifs à l’éthique appliquée à l’IA sont très souvent inspirés des textes européens par exemple. Cela prouve que l’UE à un pouvoir d’influence extrêmement fort et qu’elle est donc capable de modifier les comportements des acteurs de l’IA. L’UE est devenue une puissance normative dans le domaine de l’IA, bien consciente de son incapacité à rivaliser avec les deux géants du secteur que sont les États-Unis et la Chine.

Comme le marché est aujourd’hui essentiellement contrôlé par l’Occident, il est dans l’intérêt de tous les acteurs de se conformer aux exigences de l’Occident et donc d’adopter les positionnements axiologiques occidentaux.

De fait, toute tentative de remise en question de cette domination culturelle par l’éthique est vue comme potentiellement dangereuse. Je fais le pari que cette situation basculera dès que la Chine, ou d’autre acteurs comme l’Inde, la Russie ou certains pays de la péninsule arabo-persique, auront atteint un degré de maîtrise de l’IA qui leur permettra de peser sur le marché. A ce moment-là, le rapport de force évoluera et les nouveaux maîtres de l’IA voudront à leur tour imposer leurs propres règles fondées sur leurs propres approches en fonction de leurs propres intérêts. Dès lors, ils refuseront de se plier à des normes qui ne représentent pas leurs valeurs et tout le corpus éthique développé par l’Occident s’effondrera.

Pour l’heure, la dimension culturelle de l’éthique appliquée à l’IA ne correspond donc pas à la tendance au conformisme éthique, justifiée par des raisons stratégico-économiques.

Même le monde universitaire évite ce débat, trop occupé qu’il est à vendre des formations en « éthique de l’IA », calées sur les attentes des entreprises qui veulent se conformer aux normes établies, plutôt qu’à initier des réflexions de fond sur le sujet. La logique économique pèse de tout son poids sur la réflexion : on ne vend bien que ce que les clients sont prêts à acheter ; or, tout le monde veut acheter des solutions simples à des problèmes complexes. Il faut donc vendre des idées convenues entrant sur une diapositive en quatre bullet points faciles à assimiler et donnant le sentiment de simplicité et d’efficacité au client. Cela rassure les clients confrontés à une complexité qu’ils ne parviennent pas à surmonter. Entrer dans le débat de la culture reviendrait à faire l’inverse en ajoutant de nouveaux degrés de complexité. Personne ne veut payer pour ça.

Il faut garder à l’esprit que l’IA génère beaucoup d’argent et qu’il existe aujourd’hui un véritable business de l’éthique de l’IA. Pour en bénéficier, il faut jouer en suivant les règles établies. Toute approche divergente est donc vue avec défiance.

 

A l’époque de la globalisation et dans une recherche de grandes masses de données, en quoi les spécificités économiques, culturelles, du ou des mondes arabo-musulmans, sont importantes à considérer.

Toutes les cultures doivent être également considérées. Je suis souvent accusé de relativisme, mais ce que je défends, c’est le droit que chacun a à avoir sa propre opinion, ses propres convictions, ses propres perspectives éthiques. Je peux ne pas être d’accord ou ne pas adhérer avec tel ou tel point de vue philosophique, politique ou spirituel, mais je ne peux pas nier aux acteurs concernés le droit d’avoir ces points de vue. De la même manière que je ne veux pas qu’un pays tiers vienne dire à la France ce que devraient être ses valeurs, je rejette toute velléité de la France d’imposer ses valeurs à d’autres pays.

C’est la diversité des perspectives qui fait la richesse de la réflexion et la pertinence de la décision. C’est un principe mille fois répété dans les entreprises : la collaboration amène la diversité qui fait la richesse des débats. C’est un principe également promu par les Nations Unies au nom de la coopération internationale sur laquelle reposent la stabilité et la paix du monde. L’UNESCO fait, quant à elle, de la défense de la diversité culturelle « un impératif éthique ».

A ce titre, le monde arabo-musulman, comme d’autres aires culturelles et géographiques, représente une richesse essentielle aux réflexions sur le développement et l’utilisation de l’IA. C’est une richesse en ce qu’elle peut apporter une vision différente de la vision dominante occidentale. C’est une richesse en ce qu’elle peut apporter une gamme de perspectives extrêmement variée, étant entendu que le monde arabo-musulman n’est, pas plus que le monde occidental, homogène. 

Le rapport à la vie et à la mort, aux autres, à la technologie, à la politique, à la spiritualité et à mille autres choses, varie d’une culture à une autre et détermine les positionnements axiologiques et philosophiques sur tous les domaines de l’activité humaine, et donc sur le développement et l’utilisation de l’IA.

Le monde arabo-musulman est riche d’une culture multiséculaire qu’il me parait incongrue de rejeter pour des motifs géopolitiques mal maîtrisés. Arabie Saoudite, Emirats arabes unis, Egypte ou Royaume du Maroc, les potentialités économiques de ces pays sont immenses. En fait, c’est réellement une sorte de nouvelle étape dans le développement du Mashrek et du Maghreb : les investissements croissent et on voit de nombreuses initiatives se mettre en place, démontrant à la fois la prise en compte par les gouvernements concernés de l’importance et du potentiel de l’IA, mais aussi de ses débouchés économico-stratégiques.

Si le cadre normatif reste focalisé sur des problématiques occidentales, analysées au travers d’un prisme occidental, avec des solutions occidentales, l’IA ne pourra jamais être bénéfique pour le plus grand nombre. Faut-il rappeler que l’Occident ne représente qu’à peine 15% de l’humanité, tandis que le seul monde musulman en représente plus de 20 % ?

 

 

Quand on analyse le Moyen-Orient, on réalise la volonté des dirigeants actuels de donner à leurs pays toutes les chances de figurer dans le peloton de tête mondial des États développés dans les prochaines décennies. Il s'agit d'utiliser toutes les ressources financières actuelles, émanant principalement des hydrocarbures, pour assurer une vie post-hydrocarbures. Pensez-vous réellement que « Data is the new oil ? » 

Oui. Clairement les données sont le nouvel or noir. J’ai eu l’occasion de l’écrire : les données sont la nouvelle ressource stratégique que les acteurs privés et publics se disputent déjà et se disputeront avec toujours plus de véhémence, potentiellement avec violence. La course à l’IA implique aujourd’hui, pas moins de 62 Etats et un nombre incalculable de compagnies privées. Comme l’IA se nourrit de données, ces dernières deviennent fondamentales. Leur quantité comme leur qualité sont déterminantes pour alimenter les systèmes d’IA et assurer leur efficacité. Un pays comme la Chine a ainsi accès à un réservoir de données domestique inégalé. Les enjeux sont colossaux. Selon PWC, l’IA pourrait contribuer à hauteur de 15,7 billions de dollars à l’économie mondiale en 2030. L’impact potentiel pour le seul Proche-Orient pourrait atteindre 320 milliards de dollars, 13,6% du produit intérieur brut des Émirats arabes unis, 8,2% du PIB du GCC-4 (Gulf Cooperation Council).

L’Union européenne ne s’y est pas trompée et a intégré l’importance des données dans sa stratégie en inscrivant clairement dans son Livre blanc qu’elle voulait « devenir un acteur mondial de premier plan en matière d’innovation dans l’économie fondée sur les données et dans ses applications ».

Nous le savons, les hydrocarbures sont un élément fondamental de la puissance des pays du Proche-Orient ou encore de l’Algérie. Certains d’entre eux ont déjà fait le choix de diversifier leurs sources de revenus en s’ouvrant à de nouveaux secteurs d’activités tels que le tourisme. Cette diversification est stratégique et évite de faire reposer un modèle économique sur un seul type de ressource dont la pérennité n’est pas garantie. L’IA et son carburant que sont les données représentent une opportunité pour ces pays. S’ils la laissaient leur échapper, ou s’ils consentaient à ce que le développement et l’utilisation de l’IA, comme la collecte et le traitement des données, soient régulés par l’Occident, ils se priveraient d’une manne essentielle à leur croissance et à leur positionnement sur la scène internationale. C’est une option inenvisageable.

L’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis ou encore Bahreïn ont bien saisi les enjeux liés aux données et à l’IA. Ils doivent maintenant affirmer leurs singularités, développer leurs visions spécifiques, défendre leurs intérêts et imposer leurs voix dans les débats en promouvant leurs valeurs.

Il y a des moyens financiers considérables dans cette région du monde. Associés à la prise en compte du développement croissant de l’IA, une forte volonté politique, une vraie dynamique de recherche et une stratégie calibrée, le Proche-Orient pourrait s’élever au rang de puissance de l’IA très rapidement. Les conditions sont d’ores et déjà réunies pour atteindre cet objectif. Il faut maintenant définir des stratégies pragmatiques libérées de l’influence occidentale.  

 

 

Le mot-même d’« algorithme » viendrait du nom du mathématicien persan Muhammad ibn Musa al-Khwarizmi qui introduisit en Occident la numération décimale. Quand on regarde les ambitions de l’Arabie Saoudite (« Vision 2030 »), des Émirats arabes unis (« Vision des EAU sur l'Intelligence artificielle »), pensez-vous que l’Intelligence artificielle puisse devenir un élément de la Renaissance arabe ? 

Je pense que l’intelligence artificielle peut être un moteur pour une renaissance de la pensée arabo-musulmane. Un des grands intérêts de l’IA, qui n’est malheureusement jamais évoqué, c’est que cette technologie nous impose une réflexion approfondie sur nous-mêmes. Pour dupliquer le cerveau humain, il faut en comprendre le fonctionnement et entrer dans sa complexité. On a redécouvert, par exemple, grâce à l’IA, que nos cerveaux fonctionnent sur des biais. On s’interroge sur ce que veut dire « humain » en comparaison de « machine ». On questionne notre pérennité, notre pertinence, nos choix. On se replonge, bien trop peu à mon sens, dans les questionnements éthiques. On ré-explore la notion de responsabilité.

Ce faisant, on (re)découvre des notions philosophiques sur lesquelles on se positionne et autours desquelles on discute à défaut de débattre. C’est au travers de ces réflexions que sont communiqués les points de vue, qu’ils sont confrontés les uns aux autres, qu’ils s’imposent ou sont imposés.

Ce que je veux dire, c’est que le monde arabo-musulman a ici une occasion unique de faire connaitre la richesse de sa culture, l’histoire de sa pensée, son dynamisme intellectuel, ses capacités d’innovation. Il a la possibilité, grâce à l’IA, non pas de renaître puisqu’il n’est jamais mort, mais de se faire connaitre sous un jour différent de celui, très étriqué, des questions géopolitiques et des idées préconçues construites sur un manque de connaissance de sa diversité et de sa richesse culturelle.

Le monde arabo-musulman devrait saisir cette opportunité pour faire dépoussiérer son image, pour avancer ses idées et influer sur le cours des choses, pas seulement dans le domaine de l’IA.

Pour les constructivistes, le langage est le principal vecteur des idées qui influent sur les perceptions et donc sur les comportements. Il faut donc que les acteurs du monde arabo-musulman, privés et publics, s’emparent du sujet, développent des approches inédites fondées sur leurs valeurs spécifiques, et, surtout, communiquent vers l’extérieur.

La dynamique existe. Elle manque juste de visibilité.

Je pense qu’il faut des contrepoids à la domination culturelle occidentale, et je suis convaincu que l’un de ces contrepoids doit venir du monde arabo-musulman. Non pas pour créer des tensions ou polariser le débat sur l’éthique appliquée à l’IA, mais pour dynamiser ce débat, l’enrichir de nouvelles perspectives et s’assurer que, dans un cadre de gouvernance globale de l’IA, les normes établies profitent à tous dans le respect de tous.

Il y a indiscutablement, avec l’IA, une carte à jouer pour une revitalisation des pensées arabo-musulmanes. Mais il faut que cette carte soit jouée dans un cadre bottom up, c’est-à-dire en partant d’une réflexion locale, et non top down comme c’est le cas aujourd’hui, c’est-à-dire fondée sur l’adoption de principes édictés par d’autres, en l’occurrence l’Occident. C’est là que le multilatéralisme devient important : chaque culture doit pouvoir apporter sa pierre à l’édifice complexe de gouvernance de l’IA, et ce quelle que soit la nature ou la supposée qualité de cette pierre. Il en va, selon moi, de la survie des cultures et de leur rayonnement.

 

 

Interview du Dr Goffi mené par Philippe Blanchard

Philippe Blanchard a été Directeur au Comité International Olympique puis en charge du dossier technique de Dubai Expo 2020. Passionné par les méga-événements, les enjeux de société et la technologie, il dirige maintenant Futurous, les Jeux de l’Innovation et des sports et esports du Futur.


L’IA ne remplacera jamais la créativité humaine, affirme la PDG de SRMG

Jomana R. Alrashid, PDG du Saudi Research and Media Group, a souligné que l'IA ne pouvait remplacer la créativité humaine lors d'une session du sommet « Investing Is a Sea » organisé par The Family Office vendredi dernier sur l'île de Shura. (Photo AN)
Jomana R. Alrashid, PDG du Saudi Research and Media Group, a souligné que l'IA ne pouvait remplacer la créativité humaine lors d'une session du sommet « Investing Is a Sea » organisé par The Family Office vendredi dernier sur l'île de Shura. (Photo AN)
Jomana R. Alrashid, PDG du Saudi Research and Media Group, a souligné que l'IA ne pouvait remplacer la créativité humaine lors d'une session du sommet « Investing Is a Sea » organisé par The Family Office vendredi dernier sur l'île de Shura. (Photo AN)
Jomana R. Alrashid, PDG du Saudi Research and Media Group, a souligné que l'IA ne pouvait remplacer la créativité humaine lors d'une session du sommet « Investing Is a Sea » organisé par The Family Office vendredi dernier sur l'île de Shura. (Photo AN)
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  • S’exprimant auprès de Maya Hojeij, présentatrice économique senior à Asharq avec Bloomberg, Jomana R. Alrashid a dit être fière des plateformes de SRMG qui ont su intégrer et adopter l’IA

RIYAD : Jomana R. Alrashid, PDG du Saudi Research and Media Group (SRMG), a souligné que l’intelligence artificielle ne pouvait pas remplacer la créativité humaine lors d’une session du sommet « Investing Is a Sea » organisé par The Family Office sur l’île de Shura, vendredi.

« On ne peut jamais remplacer la créativité humaine. Le journalisme, au final, et la création de contenu, reposent sur le storytelling, et c’est un rôle créatif que l’IA n’a pas encore la capacité d’assumer », a déclaré Alrashid lors du sommet d’investissement.

« Nous n’éliminerons jamais ce rôle humain qui consiste à raconter l’histoire, à mener un véritable travail d’enquête, à distinguer ce qui relève de l’actualité ou des faits de ce qui est faux… à différencier la désinformation du biais. C’est là le rôle fondamental que joue la rédaction au sein d’une newsroom. »

Abordant le thème de l’IA lors de cette discussion modérée par Maya Hojeij, présentatrice économique senior à Asharq avec Bloomberg, la PDG a exprimé sa fierté quant à la manière « transformatrice » dont les plateformes de SRMG ont intégré l’IA.

« Nous traduisons désormais l’ensemble de nos contenus en nous appuyant sur l’IA. Nous produisons également des documentaires grâce à l’IA. Nous disposons aujourd’hui de la vérification des faits assistée par l’IA, de l’indexation, du clipping et de la transcription automatisés. C’est cela, selon nous, l’avenir. »

Interrogée sur le profil du journaliste de demain, Alrashid a répondu : « C’est à la fois un journaliste et un ingénieur. Quelqu’un qui doit comprendre les données. Et c’est un autre sujet extrêmement important : comprendre les données avec lesquelles on travaille. »

« L’IA a également facilité cet aspect. Je dois dire qu’au cours des vingt dernières années dans la région, en particulier dans les entreprises de médias, nous n’avons pas suffisamment compris l’importance des données. »

La PDG a rappelé qu’auparavant, les médias s’appuyaient principalement sur des sondages, des enquêtes ou des chiffres d’audience, alors qu’aujourd’hui, des informations beaucoup plus détaillées sur les attentes des publics sont disponibles.

Lors de cette discussion informelle, Alrashid a également été interrogée sur la perception des médias du Moyen-Orient par la communauté internationale. Elle a expliqué qu’au fil des décennies, ces médias avaient joué un rôle essentiel pour informer un public plus large sur des enjeux extrêmement complexes — politiques, culturels et économiques — et continuaient de le faire.

« Aujourd’hui, ce rôle est encore plus important, notamment en raison de l’essor des réseaux sociaux, des journalistes citoyens et des créateurs de contenu. Mais je pense aussi que cela a été facilité par la puissance de l’IA. Désormais, un contenu produit par des journalistes crédibles, de premier plan, de classe mondiale, peut immédiatement dépasser les frontières, atteindre différentes zones géographiques, différents publics, différents pays, dans plusieurs langues et sous divers formats. »

Elle a souligné qu’il existait une opportunité majeure pour les médias arabes de ne plus se limiter à un public exclusivement arabe, mais de franchir les frontières, d’être disponibles en plusieurs langues et de mieux servir leurs audiences.

La PDG s’est montrée optimiste quant à l’avenir, insistant sur l’importance d’une vision claire, d’une stratégie solide et d’un alignement total des équipes.

Les modèles publicitaires traditionnels, autrefois centrés sur la télévision et la presse écrite, évoluent rapidement, les plateformes de réseaux sociaux dominant désormais les revenus publicitaires.

« Le changement est radical. Autrefois, nous étions en concurrence les uns avec les autres pour l’audience. Aujourd’hui, nous sommes aussi en concurrence avec les plateformes de réseaux sociaux : 80 % des revenus publicitaires au Moyen-Orient vont aux réseaux sociaux, mais cela signifie aussi qu’il existe 80 % d’opportunités d’intérêt. »

Selon elle, le défi consiste à créer le bon contenu sur ces plateformes afin d’engager les audiences cibles et de permettre des partenariats commerciaux. « Ce n’est un secret pour personne : les marques n’aiment pas faire de la publicité sur les chaînes d’information. Cela est souvent associé aux conflits ou à la guerre, ce qui dissuade les annonceurs. »

« C’est pourquoi nous nous sommes développés dans de nouveaux secteurs comme le sport. Et c’est aussi pour cela que nous avons renforcé notre position dans le lifestyle. Nous détenons la plus grande part de marché dans ce domaine… Et nous avons lancé de nouvelles plateformes comme Billboard Arabia, qui nous permet d’entrer dans l’univers de la musique. »

Alrashid a expliqué que cette diversification plaçait le groupe dans une position solide pour faire face au déclin des revenus publicitaires sur différentes plateformes, grâce au lancement de nouveaux produits.

« Un autre actif de propriété intellectuelle très important que nous avons créé, ce sont les événements associés à des marques présentes dans la région depuis plus de 30 ans. Aujourd’hui, toute marque ou tout titre qui n’est pas accompagné d’un événement passe à côté d’une opportunité commerciale majeure, qui nous permet de nous retrouver dans une même salle, d’échanger des idées et de nous connaître au-delà des écrans. »

La PDG a déclaré que les perturbations étaient désormais constantes et souvent autonomes, ajoutant que l'avenir du secteur reposait souvent sur la narration et la capacité à innover en créant des contenus convaincants qui touchent directement le public. 

« Mais la prochaine perturbationsviendra encore de l’IA. De la vitesse à laquelle cet outil et cette technologie extrêmement puissante évoluent. Et de notre capacité à y faire face, à nous y adapter et à l’intégrer pleinement — ou non. »

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


Le prince Turki Al-Faisal réaffirme la solidité des relations saoudo-émiraties et appelle à se fier aux sources officielles

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  • L’ancien chef du renseignement se dit « optimiste » quant au nouveau Conseil de paix formé par Donald Trump
  • Israël applique le deux poids deux mesures en soutenant le terrorisme tout en accusant les autres de le faire, estime-t-il

ÎLE DE SHURA – MER ROUGE : Le prince Turki Al-Faisal, président du Centre du roi Faisal pour la recherche et les études islamiques, et ancien ambassadeur en Grande-Bretagne et aux États-Unis, a réaffirmé vendredi les « relations fraternelles » entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, appelant le public à « se référer aux sources d’information officielles saoudiennes » plutôt qu’aux publications sur les réseaux sociaux.

« Comme nous l’avons vu, les responsables saoudiens ont réaffirmé les relations fraternelles avec les Émirats arabes unis. Ces liens ne sont pas uniquement politiques, mais profondément enracinés dans l’affection, les liens familiaux et une histoire commune », a-t-il déclaré.

S’exprimant lors de la séance d’ouverture du sommet Investing Is a Sea, organisé par The Family Office, le prince Turki Al-Faisal a affirmé que malgré le bruit sur les réseaux sociaux autour du différend politique entre Riyad et Abou Dhabi sur le Yémen, les relations entre les deux pays demeurent solides. Il s’exprimait lors d’un échange avec le rédacteur en chef d’Arab News, Faisal J. Abbas, modérateur de la session.

« Notre relation avec les Émirats est fondée sur l’intégration, non sur la confrontation, et ce principe s’applique à l’ensemble du CCG », a expliqué Al-Faisal.

« Les divergences d’opinion sont naturelles, y compris au sein de l’Union européenne, mais nous espérons que les utilisateurs des réseaux sociaux s’abstiendront de toute dérive immorale dans ce différend », a répondu Abbas, en référence à ceux qui propagent la haine et les mensonges en ligne.

Les tensions entre les deux pays du Golfe se sont accrues en décembre lorsque les Émirats ont soutenu et approvisionné le Conseil de transition du Sud (STC) yéménite, qui a agi unilatéralement dans une tentative de sécession près de la frontière saoudienne. La coalition dirigée par Riyad pour rétablir la légitimité au Yémen est alors intervenue fermement, ciblant ce qu’elle a qualifié de livraison militaire non autorisée au STC et demandant à Abou Dhabi de retirer tous ses moyens et personnels du Yémen. Peu après, le ministère émirati de la Défense a annoncé qu’il se conformerait à cette demande et qu’il soutenait la sécurité et la stabilité de l’Arabie saoudite.

Malgré cela, une guerre médiatique s’est poursuivie sur les réseaux sociaux des deux côtés, amenant de nombreux observateurs à s’interroger sur la volonté réelle des deux capitales de mettre fin au différend.

S’exprimant lundi depuis Varsovie, le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Faisal ben Farhane, a reconnu une « divergence de vues » sur le Yémen, tout en soulignant que la relation entre les deux pays restait « d’une importance cruciale ». Il a insisté sur le fait que « les Émirats se sont totalement retirés du dossier yéménite ».

« Il s’agit d’un élément essentiel de la stabilité régionale, et le Royaume tient toujours à entretenir une relation forte et positive avec les Émirats arabes unis, partenaire clé au sein du CCG », a déclaré le prince Faisal lors d’une conférence de presse en Pologne.

Deux jours plus tard, le ministre saoudien des Médias, Salman Al-Dossary, a démenti dans un message publié sur les réseaux sociaux les rumeurs circulant en ligne selon lesquelles le Royaume aurait refusé de recevoir Cheikh Tahnoun ben Zayed Al Nahyan, vice-gouverneur d'Abou Dhabi et conseiller à la sécurité nationale des Émirats arabes unis.

« Cheikh Tahnoun ben Zayed se rend au Royaume quand il le souhaite, sans avoir besoin d’autorisation. L’Arabie saoudite est sa maison et ses dirigeants sont sa famille », a écrit Al-Dossary.

Le panel d’ouverture de The Family Office a également abordé les évolutions mondiales récentes. Le prince Turki a dit espérer que le Conseil de paix mis en place par le président américain Donald Trump apportera un changement.

« Le rôle de l’Arabie saoudite au sein du Conseil de paix est de poursuivre son soutien à la Palestine, et les déclarations du prince héritier Mohammed ben Salmane à Washington visent toutes à convaincre les États-Unis que la paix doit reposer sur la justice et non sur des principes sélectifs », a-t-il déclaré.

Al-Faisal a déclaré qu'on ne pouvait pas accorder à Israël le « droit à l'autodéfense » tout en refusant ce même droit aux Palestiniens, alors que ce sont eux qui sont attaqués.

Il a rappelé que la position saoudienne a toujours été l’établissement d’un État palestinien avant toute normalisation avec Israël.

Évoquant la visite du prince héritier Mohammed ben Salmane à la Maison-Blanche en novembre dernier, Al-Faisal a affirmé que la position du Royaume repose sur la justice et sur les principes fondateurs de l’Arabie saoudite.

Concernant Israël, le prince Turki a réitéré son point de vue selon lequel Israël applique le deux poids deux mesures, tant dans ses actes que dans son discours.

Interrogé par Abbas sur un article du Times of Israel, signé par la correspondante politique Tal Schneider et publié le 8 octobre 2023, affirmant qu’Israël avait payé le prix, le 7 octobre, de la politique de soutien au Hamas menée pendant 16 ans par Benyamin Netanyahou au détriment de l’Autorité palestinienne, Abbas a demandé : « Ne trouvez-vous pas ironique qu’Israël soutienne publiquement et massivement le terrorisme, puis accuse les autres de faire la même chose ? »

Le prince Turki Al-Faisal a répondu qu’Israël affiche un double standard évident lorsqu’il accuse d’autres pays de soutenir le Hamas et l’extrémisme, alors qu’il est largement connu comme l’un des principaux soutiens du mouvement.

« Il existe un dicton dans le Hedjaz, où j’ai grandi, qui dit : “Il m’a frappé, puis il a pleuré et s’est plaint avant moi.” Les dirigeants israéliens ont maîtrisé cette tactique. Depuis sa création, Israël s’est présenté comme la victime à qui l’on aurait volé ses droits. Cette machine de propagande fonctionne depuis quatre-vingts ans », a-t-il expliqué.

« Je ne suis pas surpris lorsque Netanyahou ou ses partisans affirment aujourd’hui que l’Arabie saoudite adopte une position extrémiste à l’égard du judaïsme ou d’Israël. En réalité, ce sont les actions d’Israël, sous la direction de Netanyahou, qui nous ont conduits à la situation actuelle, où nous assistons à un génocide contre les Palestiniens, non seulement à Gaza mais aussi en Cisjordanie », a-t-il ajouté.

« Netanyahou a récemment déclaré que quiconque souhaitait normaliser ses relations avec Israël devait reconnaître son “droit à l’autodéfense”, accordant de facto à Israël un permis pour sacrifier les Palestiniens », a-t-il ajouté.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


La justice allemande saisit des biens dans une enquête pour fraude bancaire au Liban

Les procureurs allemands ont déclaré jeudi avoir saisi des avoirs d'une valeur d'environ 35 millions d'euros (42 millions de dollars) dans le cadre d'une enquête pour blanchiment d'argent visant l'ancien gouverneur de la banque centrale libanaise, Riad Salameh, et quatre autres personnes. (AFP/Fichier)
Les procureurs allemands ont déclaré jeudi avoir saisi des avoirs d'une valeur d'environ 35 millions d'euros (42 millions de dollars) dans le cadre d'une enquête pour blanchiment d'argent visant l'ancien gouverneur de la banque centrale libanaise, Riad Salameh, et quatre autres personnes. (AFP/Fichier)
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  • La justice allemande a saisi 35 millions d’euros de biens dans le cadre d’une enquête pour blanchiment d’argent visant l’ancien gouverneur de la banque centrale libanaise, Riad Salamé
  • Les procureurs l’accusent d’avoir détourné plus de 330 millions de dollars entre 2004 et 2015 ; un tribunal doit désormais statuer sur la confiscation définitive des biens

BERLIN: La justice allemande a indiqué jeudi avoir saisi des biens d'une valeur totale de 35 millions d'euros dans le cadre d'une enquête pour blanchiment d'argent visant l'ancien gouverneur de la banque centrale libanaise, Riad Salamé, et quatre autres personnes.

Âgé de 75 ans, M. Salamé, qui a dirigé la banque centrale entre 1993 et 2023, fait face à de multiples accusations au Liban et à l'étranger, notamment de détournement de fonds, blanchiment d'argent et évasion fiscale. Il a toujours nié toute malversation.

Dans un communiqué, le parquet a déclaré que "des biens immobiliers commerciaux de grande valeur à Munich et à Hambourg, ainsi que des parts sociales d'une société immobilière à Düsseldorf pour une valeur totale d'environ 35 millions d'euros" ont été saisis.

"Après des enquêtes très approfondies", notamment au Liban, le parquet accuse  M. Salamé, agissant avec son frère Raja Salamé, d'avoir "détourné des fonds d'un montant total de plus de 330 millions de dollars au détriment de la banque centrale libanaise et donc aux dépens de l'Etat libanais, afin de s'enrichir illégalement" entre 2004 et 2015.

Ces fonds provenaient de transactions financières entre la banque centrale libanaise et des banques commerciales au Liban.

L'argent a été blanchi par l'intermédiaire d'une société écran dans les îles Vierges britanniques et utilisé par Raja Salamé et trois autres coaccusés pour des investissements en Allemagne et ailleurs en Europe, selon les procureurs.

Un tribunal de Munich doit désormais décider si les biens saisis peuvent être définitivement confisqués.

Les procureurs allemands ont ouvert leur enquête en 2021 et ont collaboré avec des enquêteurs français et luxembourgeois.

Détenteur de la double nationalité française et libanaise, Riad Salamé avait été arrêté en 2024 au Liban et inculpé pour le détournement présumé de 44 millions de dollars de la banque centrale libanaise, avant d'être libéré en septembre dernier contre le versement d'une caution record.

L’ex-gouverneur est considéré comme l'un des principaux responsables de l’effondrement économique du Liban, que la Banque mondiale a qualifié de l'un des pires de l’histoire récente. Mais il a toujours défendu son bilan, affirmant être un "bouc émissaire".

Il a quitté ses fonctions fin juillet 2023 et répète que sa fortune provient d’investissements privés et de sa carrière antérieure au sein de la société américaine Merrill Lynch.