Dr Emmanuel Goffi : «le monde arabo-musulman représente une richesse pour l'intelligence artificielle»

Le Dr Emmanuel Goffi, philosophe, spécialiste de l’IA, a été un des premiers experts à souligner les ambitions et les potentiels du monde arabe. (Fournie)
Le Dr Emmanuel Goffi, philosophe, spécialiste de l’IA, a été un des premiers experts à souligner les ambitions et les potentiels du monde arabe. (Fournie)
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Publié le Mardi 03 août 2021

Dr Emmanuel Goffi : «le monde arabo-musulman représente une richesse pour l'intelligence artificielle»

  • Pour l’heure, la dimension culturelle de l’éthique appliquée à l’IA ne correspond donc pas à la tendance au conformisme éthique, justifiée par des raisons stratégico-économiques
  • Le deep learning (DL) est une branche du ML qui utilise plusieurs couches (layers) de réseaux de neurones (neural networks), c’est à dire de strates d’algorithmes qui se superposent pour affiner l’apprentissage

De nombreux experts parlent maintenant de l’Intelligence artificielle/IA comme la panacée du développement économique et social. On distingue les grands acteurs que sont la Chine, les USA, une mobilisation forte de la Russie et de l’Union européenne.  Le Dr Emmanuel Goffi, philosophe, spécialiste de l’IA, a été un des premiers experts à souligner les ambitions et les potentiels du monde arabe. Nous lui donnons la parole afin de comprendre en quoi ces ambitions sont justifiées et quelles sont les perspectives qui attendent ces territoires.

 

Dr Goffi, à la lecture d’une abondante littérature sur l’Intelligence artificielle et ses enjeux, on a de quoi être un peu perdu. Le vocabulaire mélange des concepts nouveaux (deep learning, machine learning, réseaux neuronaux…), les usages et la réglementation. Pouvez-vous nous aider à y voir plus clair ?

Il est, en fait, extrêmement difficile de catégoriser ces différentes dimensions de l’intelligence artificielle puisque l’IA est, elle-même, indéfinissable, notamment du fait que les lemmes qui composent ce mot composé sont eux-mêmes indéfinissables. L’IA est dans les faits un OTNI, un objet technique non identifié.

Bien qu’il en existe pléthore de définitions, de manière générale, on considère que l’IA renvoie à des systèmes algorithmiques capables d’effectuer des tâches habituellement dévolues à l’intelligence humaine (trompeusement appelée intelligence naturelle).

Dans ce cadre, le machine learning (ML) fait référence à des systèmes utilisant des algorithmes traitant des données pour « apprendre ». Par exemple, en traitant des images diverses d’un même objet, disons un vélo, le système va être entraîné à identifier des vélos sur des images ou sur des vidéos. L’algorithme va donc apprendre à partir des données (data) qui lui sont fournies et améliorer sa capacité à obtenir le résultat attendu, en l’occurrence, l’identification des vélos. L’efficacité du processus dépendra évidemment de la quantité de données fournies, mais aussi de leur qualité.

Le deep learning (DL) est une branche du ML qui utilise plusieurs couches (layers) de réseaux de neurones (neural networks), c’est à dire de strates d’algorithmes qui se superposent pour affiner l’apprentissage. Pour reprendre le cas précédant, le DL va permettre dans un premier temps d’identifier les vélos de manière générale; il pourra ensuite apprendre à les identifier à partir d’une partie de vélo, disons les roues ou la selle. Il pourra enfin, au travers d’une troisième couche, les différencier d’un environnement complexe où sont présents de nombreux objets différents. Les réseaux neuronaux sont simplement les différentes couches d’algorithmes utilisés pour faire du DL. On peut ainsi multiplier les couches pour rendre le système de plus en plus précis et donc efficace. Dans les systèmes complexes, le DL permet de faire des liens entre les différentes couches et d’en déduire des inférences qui permettront d’affiner les résultats attendus. Le système pourra également améliorer ses propres processus de fonctionnement internes en créant de nouveaux liens entre les « neurones » pour apprendre à apprendre.

Pour ce qui est des réseaux neuronaux, ils sont constitués des différentes couches d’apprentissage, à savoir la couche des données d’entrées (input layer), les différentes couches de neurones (deep neural network), et la couche de résultat (output layer). Le nom renvoie lui-même au système d’apprentissage du cerveau humain qui collecte des données, les traite et produit un résultat.

Tous ces concepts reposent sur un parallélisme avec le fonctionnement du cerveau humain; ce qui peut être trompeur puisque les possibilités de notre cerveau sont extrêmement vastes et couvrent de multiples dimensions alors que les systèmes d’IA sont spécialisés et limités dans leurs possibilités. Un système pouvant gagner au jeu de Go ne pourra pas, par exemple, reconnaitre des vélos. Par ailleurs, les systèmes actuels fonctionnent sur des statistiques et des probabilités et n’intègrent pas de dimensions émotionnelles. Ils ne peuvent pas non plus « penser » l’abstrait.

De fait, réglementer des systèmes est éminemment complexe en raison de la diversité de ces systèmes en termes de finalités, de capacités, de performances, de potentialités, de risques et de bénéfices. Par exemple, il est souvent difficile, si ce n’est impossible de comprendre parfaitement ce qui se passe dans des systèmes de DL complexe. Leur fonctionnement nous échappe (on parle alors de black box), leurs résultats deviennent imprévisibles en tout ou partie et donc leur régulation devient quasi impossible. 

 

Emmanuel, en tant que personne, vous semblez avoir vécu plusieurs vies : militaire, chercheur, philosophe… Vous avez voyagé et vécu à l’étranger.  Ces expériences humaines vous ont guidé et préparé dans votre travail de philosophe. Pourquoi êtes-vous un des seuls à souligner la dimension culturelle ?

Je note quelques frémissements dans le domaine, ici ou là, mais rien de vraiment conséquent ni déterminant.

Le problème principal, avec l’approche culturelle de l’éthique appliquée à l’IA, est qu’elle va l’encontre des intérêts des acteurs de l’IA. La tendance actuelle est de contrôler ce champ prometteur financièrement et stratégiquement. Or, le meilleur moyen de contrôler sans recourir à la violence est de normaliser. C’est ce que l’Union européenne (UE) et plus généralement le monde occidental ont parfaitement compris : celui qui réussit à imposer ses normes contrôle le champ ainsi normé. Si je fixe le cadre normatif, je limite les possibilités des autres acteurs et je peux donc mieux influer sur leur comportement en les amenant à adopter des attitudes qui vont dans le sens de mes intérêts. Il y a d’excellents travaux en constructivisme social sur l’importance des normes dans la définition des comportements. On trouve aussi de très intéressantes perspectives en sociologie ou en philosophie, notamment avec les réflexions de Michel Foucault sur la gouvernementalité.

D’un point de vue pratique, on constate une certaine homogénéité de vocabulaire dans les normes éthiques établies à travers le monde. On constate surtout que les documents relatifs à l’éthique appliquée à l’IA sont très souvent inspirés des textes européens par exemple. Cela prouve que l’UE à un pouvoir d’influence extrêmement fort et qu’elle est donc capable de modifier les comportements des acteurs de l’IA. L’UE est devenue une puissance normative dans le domaine de l’IA, bien consciente de son incapacité à rivaliser avec les deux géants du secteur que sont les États-Unis et la Chine.

Comme le marché est aujourd’hui essentiellement contrôlé par l’Occident, il est dans l’intérêt de tous les acteurs de se conformer aux exigences de l’Occident et donc d’adopter les positionnements axiologiques occidentaux.

De fait, toute tentative de remise en question de cette domination culturelle par l’éthique est vue comme potentiellement dangereuse. Je fais le pari que cette situation basculera dès que la Chine, ou d’autre acteurs comme l’Inde, la Russie ou certains pays de la péninsule arabo-persique, auront atteint un degré de maîtrise de l’IA qui leur permettra de peser sur le marché. A ce moment-là, le rapport de force évoluera et les nouveaux maîtres de l’IA voudront à leur tour imposer leurs propres règles fondées sur leurs propres approches en fonction de leurs propres intérêts. Dès lors, ils refuseront de se plier à des normes qui ne représentent pas leurs valeurs et tout le corpus éthique développé par l’Occident s’effondrera.

Pour l’heure, la dimension culturelle de l’éthique appliquée à l’IA ne correspond donc pas à la tendance au conformisme éthique, justifiée par des raisons stratégico-économiques.

Même le monde universitaire évite ce débat, trop occupé qu’il est à vendre des formations en « éthique de l’IA », calées sur les attentes des entreprises qui veulent se conformer aux normes établies, plutôt qu’à initier des réflexions de fond sur le sujet. La logique économique pèse de tout son poids sur la réflexion : on ne vend bien que ce que les clients sont prêts à acheter ; or, tout le monde veut acheter des solutions simples à des problèmes complexes. Il faut donc vendre des idées convenues entrant sur une diapositive en quatre bullet points faciles à assimiler et donnant le sentiment de simplicité et d’efficacité au client. Cela rassure les clients confrontés à une complexité qu’ils ne parviennent pas à surmonter. Entrer dans le débat de la culture reviendrait à faire l’inverse en ajoutant de nouveaux degrés de complexité. Personne ne veut payer pour ça.

Il faut garder à l’esprit que l’IA génère beaucoup d’argent et qu’il existe aujourd’hui un véritable business de l’éthique de l’IA. Pour en bénéficier, il faut jouer en suivant les règles établies. Toute approche divergente est donc vue avec défiance.

 

A l’époque de la globalisation et dans une recherche de grandes masses de données, en quoi les spécificités économiques, culturelles, du ou des mondes arabo-musulmans, sont importantes à considérer.

Toutes les cultures doivent être également considérées. Je suis souvent accusé de relativisme, mais ce que je défends, c’est le droit que chacun a à avoir sa propre opinion, ses propres convictions, ses propres perspectives éthiques. Je peux ne pas être d’accord ou ne pas adhérer avec tel ou tel point de vue philosophique, politique ou spirituel, mais je ne peux pas nier aux acteurs concernés le droit d’avoir ces points de vue. De la même manière que je ne veux pas qu’un pays tiers vienne dire à la France ce que devraient être ses valeurs, je rejette toute velléité de la France d’imposer ses valeurs à d’autres pays.

C’est la diversité des perspectives qui fait la richesse de la réflexion et la pertinence de la décision. C’est un principe mille fois répété dans les entreprises : la collaboration amène la diversité qui fait la richesse des débats. C’est un principe également promu par les Nations Unies au nom de la coopération internationale sur laquelle reposent la stabilité et la paix du monde. L’UNESCO fait, quant à elle, de la défense de la diversité culturelle « un impératif éthique ».

A ce titre, le monde arabo-musulman, comme d’autres aires culturelles et géographiques, représente une richesse essentielle aux réflexions sur le développement et l’utilisation de l’IA. C’est une richesse en ce qu’elle peut apporter une vision différente de la vision dominante occidentale. C’est une richesse en ce qu’elle peut apporter une gamme de perspectives extrêmement variée, étant entendu que le monde arabo-musulman n’est, pas plus que le monde occidental, homogène. 

Le rapport à la vie et à la mort, aux autres, à la technologie, à la politique, à la spiritualité et à mille autres choses, varie d’une culture à une autre et détermine les positionnements axiologiques et philosophiques sur tous les domaines de l’activité humaine, et donc sur le développement et l’utilisation de l’IA.

Le monde arabo-musulman est riche d’une culture multiséculaire qu’il me parait incongrue de rejeter pour des motifs géopolitiques mal maîtrisés. Arabie Saoudite, Emirats arabes unis, Egypte ou Royaume du Maroc, les potentialités économiques de ces pays sont immenses. En fait, c’est réellement une sorte de nouvelle étape dans le développement du Mashrek et du Maghreb : les investissements croissent et on voit de nombreuses initiatives se mettre en place, démontrant à la fois la prise en compte par les gouvernements concernés de l’importance et du potentiel de l’IA, mais aussi de ses débouchés économico-stratégiques.

Si le cadre normatif reste focalisé sur des problématiques occidentales, analysées au travers d’un prisme occidental, avec des solutions occidentales, l’IA ne pourra jamais être bénéfique pour le plus grand nombre. Faut-il rappeler que l’Occident ne représente qu’à peine 15% de l’humanité, tandis que le seul monde musulman en représente plus de 20 % ?

 

 

Quand on analyse le Moyen-Orient, on réalise la volonté des dirigeants actuels de donner à leurs pays toutes les chances de figurer dans le peloton de tête mondial des États développés dans les prochaines décennies. Il s'agit d'utiliser toutes les ressources financières actuelles, émanant principalement des hydrocarbures, pour assurer une vie post-hydrocarbures. Pensez-vous réellement que « Data is the new oil ? » 

Oui. Clairement les données sont le nouvel or noir. J’ai eu l’occasion de l’écrire : les données sont la nouvelle ressource stratégique que les acteurs privés et publics se disputent déjà et se disputeront avec toujours plus de véhémence, potentiellement avec violence. La course à l’IA implique aujourd’hui, pas moins de 62 Etats et un nombre incalculable de compagnies privées. Comme l’IA se nourrit de données, ces dernières deviennent fondamentales. Leur quantité comme leur qualité sont déterminantes pour alimenter les systèmes d’IA et assurer leur efficacité. Un pays comme la Chine a ainsi accès à un réservoir de données domestique inégalé. Les enjeux sont colossaux. Selon PWC, l’IA pourrait contribuer à hauteur de 15,7 billions de dollars à l’économie mondiale en 2030. L’impact potentiel pour le seul Proche-Orient pourrait atteindre 320 milliards de dollars, 13,6% du produit intérieur brut des Émirats arabes unis, 8,2% du PIB du GCC-4 (Gulf Cooperation Council).

L’Union européenne ne s’y est pas trompée et a intégré l’importance des données dans sa stratégie en inscrivant clairement dans son Livre blanc qu’elle voulait « devenir un acteur mondial de premier plan en matière d’innovation dans l’économie fondée sur les données et dans ses applications ».

Nous le savons, les hydrocarbures sont un élément fondamental de la puissance des pays du Proche-Orient ou encore de l’Algérie. Certains d’entre eux ont déjà fait le choix de diversifier leurs sources de revenus en s’ouvrant à de nouveaux secteurs d’activités tels que le tourisme. Cette diversification est stratégique et évite de faire reposer un modèle économique sur un seul type de ressource dont la pérennité n’est pas garantie. L’IA et son carburant que sont les données représentent une opportunité pour ces pays. S’ils la laissaient leur échapper, ou s’ils consentaient à ce que le développement et l’utilisation de l’IA, comme la collecte et le traitement des données, soient régulés par l’Occident, ils se priveraient d’une manne essentielle à leur croissance et à leur positionnement sur la scène internationale. C’est une option inenvisageable.

L’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis ou encore Bahreïn ont bien saisi les enjeux liés aux données et à l’IA. Ils doivent maintenant affirmer leurs singularités, développer leurs visions spécifiques, défendre leurs intérêts et imposer leurs voix dans les débats en promouvant leurs valeurs.

Il y a des moyens financiers considérables dans cette région du monde. Associés à la prise en compte du développement croissant de l’IA, une forte volonté politique, une vraie dynamique de recherche et une stratégie calibrée, le Proche-Orient pourrait s’élever au rang de puissance de l’IA très rapidement. Les conditions sont d’ores et déjà réunies pour atteindre cet objectif. Il faut maintenant définir des stratégies pragmatiques libérées de l’influence occidentale.  

 

 

Le mot-même d’« algorithme » viendrait du nom du mathématicien persan Muhammad ibn Musa al-Khwarizmi qui introduisit en Occident la numération décimale. Quand on regarde les ambitions de l’Arabie Saoudite (« Vision 2030 »), des Émirats arabes unis (« Vision des EAU sur l'Intelligence artificielle »), pensez-vous que l’Intelligence artificielle puisse devenir un élément de la Renaissance arabe ? 

Je pense que l’intelligence artificielle peut être un moteur pour une renaissance de la pensée arabo-musulmane. Un des grands intérêts de l’IA, qui n’est malheureusement jamais évoqué, c’est que cette technologie nous impose une réflexion approfondie sur nous-mêmes. Pour dupliquer le cerveau humain, il faut en comprendre le fonctionnement et entrer dans sa complexité. On a redécouvert, par exemple, grâce à l’IA, que nos cerveaux fonctionnent sur des biais. On s’interroge sur ce que veut dire « humain » en comparaison de « machine ». On questionne notre pérennité, notre pertinence, nos choix. On se replonge, bien trop peu à mon sens, dans les questionnements éthiques. On ré-explore la notion de responsabilité.

Ce faisant, on (re)découvre des notions philosophiques sur lesquelles on se positionne et autours desquelles on discute à défaut de débattre. C’est au travers de ces réflexions que sont communiqués les points de vue, qu’ils sont confrontés les uns aux autres, qu’ils s’imposent ou sont imposés.

Ce que je veux dire, c’est que le monde arabo-musulman a ici une occasion unique de faire connaitre la richesse de sa culture, l’histoire de sa pensée, son dynamisme intellectuel, ses capacités d’innovation. Il a la possibilité, grâce à l’IA, non pas de renaître puisqu’il n’est jamais mort, mais de se faire connaitre sous un jour différent de celui, très étriqué, des questions géopolitiques et des idées préconçues construites sur un manque de connaissance de sa diversité et de sa richesse culturelle.

Le monde arabo-musulman devrait saisir cette opportunité pour faire dépoussiérer son image, pour avancer ses idées et influer sur le cours des choses, pas seulement dans le domaine de l’IA.

Pour les constructivistes, le langage est le principal vecteur des idées qui influent sur les perceptions et donc sur les comportements. Il faut donc que les acteurs du monde arabo-musulman, privés et publics, s’emparent du sujet, développent des approches inédites fondées sur leurs valeurs spécifiques, et, surtout, communiquent vers l’extérieur.

La dynamique existe. Elle manque juste de visibilité.

Je pense qu’il faut des contrepoids à la domination culturelle occidentale, et je suis convaincu que l’un de ces contrepoids doit venir du monde arabo-musulman. Non pas pour créer des tensions ou polariser le débat sur l’éthique appliquée à l’IA, mais pour dynamiser ce débat, l’enrichir de nouvelles perspectives et s’assurer que, dans un cadre de gouvernance globale de l’IA, les normes établies profitent à tous dans le respect de tous.

Il y a indiscutablement, avec l’IA, une carte à jouer pour une revitalisation des pensées arabo-musulmanes. Mais il faut que cette carte soit jouée dans un cadre bottom up, c’est-à-dire en partant d’une réflexion locale, et non top down comme c’est le cas aujourd’hui, c’est-à-dire fondée sur l’adoption de principes édictés par d’autres, en l’occurrence l’Occident. C’est là que le multilatéralisme devient important : chaque culture doit pouvoir apporter sa pierre à l’édifice complexe de gouvernance de l’IA, et ce quelle que soit la nature ou la supposée qualité de cette pierre. Il en va, selon moi, de la survie des cultures et de leur rayonnement.

 

 

Interview du Dr Goffi mené par Philippe Blanchard

Philippe Blanchard a été Directeur au Comité International Olympique puis en charge du dossier technique de Dubai Expo 2020. Passionné par les méga-événements, les enjeux de société et la technologie, il dirige maintenant Futurous, les Jeux de l’Innovation et des sports et esports du Futur.


Iran: le bilan des morts s'alourdit, le pouvoir appelle à des contre-manifestations

Le président Massoud Pezeshkian a exhorté la population à participer lundi à une "marche de résistance" dans tout le pays, pour dénoncer les violences commises, selon lui, par des "criminels terroristes urbains". (AFP)
Le président Massoud Pezeshkian a exhorté la population à participer lundi à une "marche de résistance" dans tout le pays, pour dénoncer les violences commises, selon lui, par des "criminels terroristes urbains". (AFP)
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  • "Des informations non vérifiées indiquent qu'au moins plusieurs centaines, voire plus de 2.000 personnes selon certaines sources, auraient été tuées", a-t-elle souligné, dénonçant un "massacre" et un "crime (...) majeur contre le peuple iranien"
  • D'une ampleur inédite depuis trois ans, le mouvement pose à la République islamique, proclamée en 1979, l'un de ses plus grands défis

PARIS: Le pouvoir iranien a perpétré un "massacre", selon un groupe de défense des droits humains, pour réprimer le mouvement de contestation dans le pays, où les autorités ont appelé à des manifestations lundi en soutien à la République islamique.

L'ONG Iran Human Rights (IHR), basée en Norvège, a déclaré dimanche avoir confirmé la mort d'au moins 192 manifestants, mais averti que le nombre réel de victimes pourrait être beaucoup plus élevé.

"Des informations non vérifiées indiquent qu'au moins plusieurs centaines, voire plus de 2.000 personnes selon certaines sources, auraient été tuées", a-t-elle souligné, dénonçant un "massacre" et un "crime (...) majeur contre le peuple iranien".

D'une ampleur inédite depuis trois ans, le mouvement pose à la République islamique, proclamée en 1979, l'un de ses plus grands défis.

Déclenché à Téhéran le 28 décembre par des commerçants protestant contre la cherté de la vie, il a gagné de nombreuses autres villes. Les autorités ont imposé une coupure d'internet, désormais en vigueur depuis plus de 72 heures, selon l'ONG de surveillance de la cybersécurité Netblocks.

Le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres, a appelé les autorités à "la plus grande retenue" dans l'usage de la force et à rétablir les communications.

L'IHR a aussi estimé à plus de 2.600 les manifestants arrêtés.

Le pouvoir judiciaire a réitéré que les mis en cause seraient traités "avec fermeté", après que le chef de la police a fait état "d'importantes arrestations".

"Deuil national" 

En fin de journée, le gouvernement a décrété trois jours de deuil national pour les "martyrs de la résistance", en référence notamment aux membres des forces de sécurité tués.

Si les autorités disent comprendre les revendications économiques des manifestants, elles fustigent désormais de plus en plus des "émeutiers" instrumentalisés selon elles par l'étranger, les Etats-Unis et Israël en tête.

Le président Massoud Pezeshkian a exhorté la population à participer lundi à une "marche de résistance" dans tout le pays, pour dénoncer les violences commises, selon lui, par des "criminels terroristes urbains".

La télévision d'Etat a diffusé des images de bâtiments en feu, dont une mosquée, ainsi que de cortèges funéraires d'agents des forces de l'ordre.

Dimanche, une vidéo largement partagée montrait de nouveau des manifestants se rassemblant dans le quartier de Pounak, à Téhéran, en scandant des slogans en faveur de la monarchie déchue.

La télévision d'Etat s'est efforcée de montrer une forme de retour au calme, diffusant des images d'une circulation fluide. Le gouverneur de Téhéran, Mohammad-Sadegh Motamedian, a affirmé à la télévision que "le nombre de manifestations (était) en baisse".

Très présent sur les réseaux sociaux, Reza Pahlavi, fils en exil du chah renversé en 1979, a de son côté appelé à de nouvelles actions, se disant prêt à retourner dans son pays et mener une transition démocratique.

Hôpitaux "débordés" 

Des images publiées sur les réseaux sociaux  - probablement par des moyens satellitaires - ont montré de grandes foules défilant dans la nuit de samedi à dimanche dans plusieurs villes iraniennes, notamment la capitale Téhéran et Machhad, dans l'est du pays.

Dans une autre vidéo authentifiée par l'AFP, on voit des dizaines de corps enveloppés dans des sacs noirs devant une morgue de Téhéran, et ce qui semble être des Iraniens à la recherche de leurs proches disparus.

Le Centre pour les droits de l'homme en Iran (CHRI), dont le siège est à New York, a affirmé que les hôpitaux étaient "débordés" par l'afflux de manifestants blessés, et que les réserves de sang diminuent.

A Téhéran, un journaliste de l'AFP décrit une quasi-paralysie de la vie quotidienne, avec beaucoup de boutiques qui ont baissé le rideau.

Les écoles sont fermées et l'enseignement se fait désormais à distance mais sans internet, il est impossible de se connecter. De même, si de nombreux Iraniens se rendent encore au bureau, l'absence de réseau rend toute activité difficile.

Des manifestations de solidarité ont rassemblé des milliers de personnes dimanche à Paris, Londres ou Vienne, tandis qu'à Istanbul, la police turque a bloqué les manifestants devant le consulat iranien.

"Vivant ou non" 

"Nous ne savons rien de nos proches actuellement en Iran", a déploré dans la foule londonienne Fahimeh Moradi, 52 ans. "Mon fils est là-bas, et je ne sais pas s'il est vivant ou non".

Le président américain Donald Trump a répété samedi que Washington se tenait "prêt à aider" les manifestants "aspirant à la liberté".

En cas de frappes américaines, l'Iran ripostera en ciblant des sites militaires et le transport maritime des Etats-Unis, a averti le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a lui dit espérer que Téhéran "serait bientôt délivré du joug de la tyrannie", tandis qu'un haut responsable militaire affirmait que l'armée serait "en mesure de répondre avec force si nécessaire".

La mobilisation survient dans un pays affaibli par une guerre avec Israël en juin et les coups portés à plusieurs de ses alliés régionaux, ainsi que par les sanctions liées à son programme nucléaire rétablies en septembre par l'ONU.


Soudan: chassé par la guerre, le gouvernement annonce son retour à Khartoum

Le gouvernement, allié à l'armée, ainsi que des agences de l'ONU avaient également quitté la capitale pour se replier à Port-Soudan, devenue alors capitale provisoire. (AFP)
Le gouvernement, allié à l'armée, ainsi que des agences de l'ONU avaient également quitté la capitale pour se replier à Port-Soudan, devenue alors capitale provisoire. (AFP)
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  • "Nous sommes de retour aujourd'hui (...) le gouvernement de l'espoir revient dans la capitale nationale", a déclaré Kamel Idris aux journalistes à Khartoum, promettant de "meilleurs services" pour les habitants
  • Plus de 3,7 millions de personnes avaient fui la capitale dès les premiers mois du conflit, déclenché en avril 2023, lorsque les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) s'en étaient emparés

KHARTOUM: Le Premier ministre soudanais a annoncé dimanche le retour dans la capitale Khartoum du gouvernement qui en avait été chassé en 2023 par la guerre et avait été transféré à Port-Soudan, dans l'est du pays.

"Nous sommes de retour aujourd'hui (...) le gouvernement de l'espoir revient dans la capitale nationale", a déclaré Kamel Idris aux journalistes à Khartoum, promettant de "meilleurs services" pour les habitants.

Plus de 3,7 millions de personnes avaient fui la capitale dès les premiers mois du conflit, déclenché en avril 2023, lorsque les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) s'en étaient emparés.

Le gouvernement, allié à l'armée, ainsi que des agences de l'ONU avaient également quitté la capitale pour se replier à Port-Soudan, devenue alors capitale provisoire.

Reprise en mars 2024 par l'armée, Khartoum a depuis enregistré le retour de plus d'un  million de personnes, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Mais après plus de 1.000 jours de guerre, les services de base de la capitale -- hôpitaux, aéroports, centrales électriques-- restent dévastés.

L'ONU estime à environ 350 millions de dollars le coût de la réhabilitation des infrastructures.

Dans son discours dimanche, M. Idris a promis de reconstruire les hôpitaux, d'améliorer les services éducatifs, d'électricité, d'eau et d'assainissement.

Lors d'une visite à Khartoum en juillet dernier, la première depuis sa prise de fonction en mai, il avait déjà affirmé que "Khartoum redeviendra une capitale nationale fière".

Depuis, les autorités ont commencé à reconstruire certains quartiers, même si les FSR ont mené à plusieurs reprises des frappes de drones, notamment contre des infrastructures.

Fin octobre, les paramilitaires qui avaient redirigé leurs offensives vers l'ouest du pays après la perte de la capitale, s'étaient emparés d'El-Facher, la dernière des cinq capitales de la vaste région du Darfour qui était encore contrôlée par l'armée.

Depuis, les FSR se concentrent sur la région voisine du Kordofan, terre pétrolifère située sur l'axe entre le Darfour et Khartoum.

La guerre a tué plusieurs dizaines de milliers de personnes et déraciné plus de 11 millions d'autres, tant à l'intérieur du territoire qu'au-delà de ses frontières.


Syrie: les forces kurdes quittent Alep après des jours de combats meurtriers

Les affrontements, les plus violents à Alep depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, ont fait au moins 21 morts parmi les civils depuis mardi, et provoqué le déplacement d'environ 155.000 personnes, selon les données officielles. (AFP)
Les affrontements, les plus violents à Alep depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, ont fait au moins 21 morts parmi les civils depuis mardi, et provoqué le déplacement d'environ 155.000 personnes, selon les données officielles. (AFP)
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  • L'agence officielle syrienne Sana a confirmé que "les bus transportant le dernier groupe de membres des FDS ont quitté le quartier de Cheikh Maqsoud à Alep, en direction du nord-est"
  • Après avoir pris le contrôle d'Achrafieh, l'armée syrienne avait déjà annoncé samedi la fin de ses opérations à Cheikh Maqsoud et le départ des combattants kurdes vers le nord. Mais les forces kurdes avaient démenti ces affirmations

ALEP: Les forces kurdes en Syrie ont annoncé dimanche l'évacuation de leurs combattants des deux quartiers où ils étaient retranchés à Alep, après plusieurs jours de combats meurtriers contre les forces gouvernementales.

"Nous sommes parvenus à un accord qui a conduit à un cessez-le-feu et permis l'évacuation des martyrs, des blessés, des civils pris au piège et des combattants des quartiers d'Achrafieh et de Cheikh Maqsoud vers le nord et l'est de la Syrie", ont écrit les Forces démocratiques kurdes (FDS) dans un communiqué.

L'agence officielle syrienne Sana a confirmé que "les bus transportant le dernier groupe de membres des FDS ont quitté le quartier de Cheikh Maqsoud à Alep, en direction du nord-est".

Après avoir pris le contrôle d'Achrafieh, l'armée syrienne avait déjà annoncé samedi la fin de ses opérations à Cheikh Maqsoud et le départ des combattants kurdes vers le nord. Mais les forces kurdes avaient démenti ces affirmations.

Les affrontements, les plus violents à Alep depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, ont fait au moins 21 morts parmi les civils depuis mardi, et provoqué le déplacement d'environ 155.000 personnes, selon les données officielles.

Accusations mutuelles 

Les deux camps s'accusent mutuellement d'en être à l'origine.

Ces combats ont fragilisé encore plus un accord conclu en mars entre les deux parties pour intégrer les institutions civiles et militaires de l'administration autonome kurde au sein de l'Etat syrien, qui n'a pas encore été appliqué.

L'évacuation des combattants a été obtenue "grâce à la médiation des parties internationales pour mettre fin aux attaques et aux violations commises contre notre peuple à Alep", a affirmé le FDS, après avoir au contraire dénoncé quelques heures plus tôt des déplacements forcés et des enlèvements de civils.

Depuis Damas, l'émissaire américain Tom Barrack avait lancé samedi un appel à la "retenue" et à la fin des hostilités, après avoir rencontré le président Ahmad al-Chareh dont le gouvernement se dit déterminé à asseoir son autorité sur Alep, la deuxième ville du pays.

Un correspondant de l'AFP posté samedi à l'entrée du quartier Cheikh Maqsoud a vu au moins cinq autocars transporter des hommes, escortés par les forces de sécurité.

Prises au piège pendant des jours, des familles hagardes ont enfin pu quitter le lieu des combats.

Des hommes portent leurs enfants sur le dos, des femmes et des enfants pleurent. "Papa, papa", répète une petite fille cherchant son père.

Mais plusieurs dizaines de jeunes gens sont mis à l'écart par les forces de sécurité, qui les forcent à s'asseoir par terre, tête baissée, sous leur garde, avant de les embarquer dans des cars.

Les FDS, qui ont été le fer de lance de la lutte contre les jihadistes du groupe Etat islamique en Syrie, sont soutenues par Washington qui appuie également Ahmad al-Chareh.

Les combats ont fait craindre une escalade régionale, la Turquie voisine se disant prête à intervenir aux côtés des autorités syriennes et Israël prenant la défense des Kurdes.

Depuis la chute de Bachar al-Assad, le pouvoir islamiste s'est engagé à protéger les minorités. Mais les combats d'Alep sont le troisième épisode de violences avec des minorités, après des massacres d'alaouites sur la côte en mars et des combats avec les druzes dans le sud en juillet.

Les Kurdes, qui ont tiré profit du chaos de la guerre civile (2011-2024) pour s'emparer de vastes territoires du nord et du nord-est de la Syrie, y compris des champs pétroliers et gaziers, réclament notamment un système de gouvernance décentralisé, ce que rejette Damas.