Le Ramadan dans un contexte de craintes quant à la sécurité alimentaire

Des personnes attendent l'appel à la prière avant de consommer le repas de l'Iftar dans un quartier sinistré d'Atarib, dans le district d'Alep, en Syrie, le 7 mai 2020. (Reuters)
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Publié le Samedi 24 avril 2021

Le Ramadan dans un contexte de craintes quant à la sécurité alimentaire

  • Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), 64 millions de personnes dans le monde arabe n'ont pas assez de nourriture pour se maintenir en bonne santé
  • Compte tenu du risque de famine généralisée, les pratiques corrompues et inefficaces qui ont exacerbé les problèmes d'approvisionnement à ce jour ne doivent plus être tolérées

Bien qu'étant le mois du jeûne, le Ramadan représente tout autant une célébration de la gastronomie. À travers le monde arabe, c'est une période marquée par des ventes accrues de produits alimentaires, pendant laquelle les familles se réunissent pour partager le pain. Toutefois, le mois sacré a accentué cette année la réelle crise alimentaire qui frappe les pays de la région.

Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), 64 millions de personnes dans le monde arabe n'ont pas assez de nourriture pour se maintenir en bonne santé - et cette situation ne concerne pas uniquement les zones de conflit. Partout dans la région, la croissance démographique, le tarissement des ressources en eau et la détérioration du climat placent la question de la sécurité alimentaire au premier plan.

Les lacunes constatées au niveau des plans d'urgence, qui ont fait surface à la suite de la dernière crise sanitaire, ont confirmé la précarité des chaînes d'approvisionnement alimentaire au regard des perturbations mondiales. Dans le monde arabe, ce sont les pays du Levant qui ont le plus ressenti ce problème. Au Liban, pays qui importe la majeure partie de ses denrées alimentaires, l'économie et la monnaie sont en chute libre, ce qui réduit le pouvoir d'achat des citoyens. Le mois dernier, la livre libanaise a chuté pour atteindre le taux record de 15 000 livres pour un dollar américain. Désormais, les familles peinent à mettre de la nourriture sur la table. Il en va de même en Syrie, où la vie semble insupportable en raison de la guerre. Selon le PAM, sur les 16 millions de Syriens, plus de 12 millions ont trop peu de nourriture, en raison du manque cruel de blé. Pour compliquer davantage les choses, la région de l'Euphrate oriental connaîtrait sa plus mauvaise récolte depuis des décennies, dans le sillage du gel inhabituel qui a frappé les cultures. En Palestine, les fonds alloués aux organisations humanitaires locales ont considérablement diminué en raison de la pandémie. Ainsi, les familles qui dépendaient de ces organisations pour se nourrir, souffriront pendant le Ramadan.

Ces défis ne s'arrêtent pas aux frontières du Levant. En mars, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture a lancé un avertissement précoce pour une action humanitaire urgente dans 20 pays en proie à l'insécurité alimentaire et dont la situation est qualifiée de « catastrophique » - 17 de ces pays sont situés en Afrique subsaharienne et au Moyen-Orient. En Outre, le Yémen est le pays le plus durement touché par ces contraintes. Bien que les denrées alimentaires continuent d'être importées dans le pays, leurs prix risquent de connaître de nouvelles flambées. Selon la Croix-Rouge internationale, la hausse des prix des denrées alimentaires a contraint les Yéménites à adopter des stratégies négatives d'adaptation, en réduisant par exemple le nombre de repas, en empruntant de la nourriture ou en demandant de l'aide à des proches, et en se tournant vers des aliments moins coûteux. Dans un contexte de conflit entre les différentes régions, de rupture des chaînes d'approvisionnement et de politisation de l'aide d'urgence souvent entravée, les pénuries alimentaires risquent de nuire à la santé des habitants et de les rendre plus vulnérables à l'insécurité alimentaire, à la malnutrition et aux maladies.

Néanmoins, ces tensions ne se limitent pas aux pays pauvres. Dans les pays du Golfe, plus riches, la sécurité alimentaire est une source de préoccupation accrue pour les gouvernements qui dépendent largement des denrées alimentaires importées. En mars, les prix mondiaux des produits alimentaires ont augmenté pour le dixième mois d'affilée, pour culminer à leur plus haut niveau depuis juin 2014, en raison de la hausse soudaine du prix des huiles végétales, de la viande et des produits laitiers. Il n'est donc pas surprenant que les magasins des EAU proposent ce Ramadan des réductions de 25 à 75 % sur 30 000 produits alimentaires, dont le riz, la viande et le sucre.

Partout dans le Golfe, où les monnaies sont indexées sur le dollar, la dépréciation du billet vert a fait grimper les prix dans les supermarchés. En Arabie saoudite, la récente inflation est principalement imputable à la hausse des prix des denrées alimentaires. « La hausse annuelle de 4, 9 % est attribuable en grande partie aux prix des aliments et des transports, qui ont enregistré une augmentation de 10,2 % et de 10,5 % respectivement », a indiqué l'Autorité générale des statistiques. Sur fond de bouleversements au niveau de la chaîne d'approvisionnement mondiale et d'accès de plus en plus restreint aux terres arables et aux ressources en eau, les pays du Golfe risquent de voir leur sécurité alimentaire se détériorer, s'ils ne consentent pas des efforts concertés en vue d'améliorer la production intérieure.

Le mois dernier, le fonds souverain saoudien a cédé ses parts dans trois entreprises agroalimentaires à une filiale à part entière dans le but de renforcer les efforts déployés dans le cadre de la stratégie de sécurité alimentaire du Royaume. Les parts du Fonds d'investissement public sont estimées à 16,32 % dans Almarai, 20 % dans la National Agricultural Development Company et 39,99 % dans la Saudi Fisheries Company. En transférant ces parts à la Saudi Agricultural and Livestock Investment Company (SALIC), le Fonds d'investissement public a fait preuve de sa volonté d'améliorer la sécurité alimentaire. SALIC, l'organe gouvernemental chargé des investissements dans le secteur alimentaire, aura pour objectif de fournir des produits alimentaires et de stabiliser les prix par le biais d'investissements tels que la mise en place du premier terminal céréalier dans le port de Yanbu ainsi que l'achat à partir de l'Australie de 40 000 têtes de moutons et l'acquisition de terres agricoles d'une superficie de 200 000 hectares.

La sécurité alimentaire est une source de préoccupation accrue pour les gouvernements qui dépendent largement des denrées alimentaires importées.

Zaid M. Belbagi

En outre, la Stratégie nationale de sécurité alimentaire du Qatar (2018-2023) entend, elle aussi, renforcer le commerce et la logistique internationaux, l'autosuffisance nationale, les réserves stratégiques ainsi que le marché intérieur. Grâce à une augmentation de 400 % de ses productions agricole, piscicole, animale et laitière et à une croissance à 80 % de son autosuffisance en termes de production végétale, le Qatar compte parmi les meilleurs de la région en matière de sécurité alimentaire, en dépit de son climat rigoureux et de sa superficie restreinte.

À l'instar de l'éducation, la sécurité alimentaire joue un rôle primordial dans le développement humain dans le monde arabe. La pression qu'exerce la croissance démographique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, susceptible de doubler d'ici à 2050, confère à cette question une importance cruciale pour les gouvernements concernés. Ainsi, il sera indispensable de garantir une production locale peu coûteuse et peu gourmande en énergie et d'ouvrir de nouvelles voies d'approvisionnement si l'on souhaite garantir une sécurité alimentaire. Compte tenu du risque de famine généralisée, les pratiques corrompues et inefficaces qui ont exacerbé les problèmes d'approvisionnement à ce jour ne doivent plus être tolérées. Les pratiques frauduleuses et kleptocratiques qui ont mené à l'explosion du port de Beyrouth l'année dernière ont détruit un silo à grains qui assurait 85 % de l'approvisionnement annuel en céréales du Liban. Les gouvernements de la région doivent entrevoir un mécontentement populaire marqué si un tel mépris envers la sécurité alimentaire prend de l’ampleur.

Le terme « aïsh » désigne le pain, mais il signifie aussi « vivre » en dialecte égyptien. Il vient nous rappeler, de façon saisissante, l'importance de la sécurité alimentaire pour la survie des populations de cette région.

Zaid M. Belbagi est un commentateur politique et un conseiller auprès de clients privés entre Londres et le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Twitter: @Moulay_Zaid

L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur arabnews.com