Libye : Dixième anniversaire d'un changement dans la tourmente

Les Libyens agitent des drapeaux nationaux alors qu'ils se rassemblent pour marquer le 10e anniversaire de la révolution de 2011, dans la ville orientale de Benghazi, le 17 février 2021. (Photo, AFP)
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Publié le Lundi 29 mars 2021

Libye : Dixième anniversaire d'un changement dans la tourmente

  • Le président français Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de son pays dans le désastre libyen actuel
  • Le régime de Kadhafi, quoique despotique, autocratique, anachronique et déroutant, constituait une digue de protection solide contre les radicalismes communautaires violents

Le président français Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de son pays dans le désastre libyen actuel, dix ans après l'intervention armée appuyée par la France pour le renversement du régime du colonel Kadhafi.

Ce désastre dépasse amplement le cadre libyen et s'étend à toute la bande de Sahel qui est l'objet depuis une décennie d'une sanglante insurrection des mouvements radicaux qui ont mis à genoux les institutions et armées publiques.

Le régime de Kadhafi, quoique despotique, autocratique, anachronique et déroutant, constituait une digue de protection solide contre les radicalismes communautaires violents sévissant le long des frontières entre l'Afrique du Nord et l'Afrique subsaharienne.

Kadhafi, qui s'est attelé depuis la crise de Lockerbie à jouer le rôle du leader panafricain, et a déployé un immense effort pour l'intégration africaine, a été longtemps un intermédiaire efficace et bien écouté dans les conflits internes sahéliens. Sa chute a été vécue dans la région comme un drame âpre, aux conséquences cruelles.

Au niveau interne, l'état central libyen s'est effondré, l'armée nationale déjà boiteuse et fragile à l'époque de Kadhafi s'est volatilisée, la classe politique qui a occupé le devant de la scène depuis la fin de la Jamahiriya a démontré ses limites et defaillances.

L'ancienne garde rapprochée de Kadhafi renaît  aujourd'hui de ses cendres, et s'impose comme partenaire fiable dans le processus de réconciliation nationale en cours, malgré son passif douloureux.

L'acte de « repentance » de Macron est à appréhender donc comme une reconnaissance implicite d'une erreur monumentale d'appréciation et de décision, dans un contexte délicat de changement mouvementé et radical.

Le président Sarkozy, au pouvoir en 2011, a jugé opportun d'intervenir militairement dans la crise libyenne, pour soutenir le soulèvement civil pacifique contre la répression cruelle des unités armées du régime. Cette décision en soi ne pourrait être contestée, l'éthique humanitaire impose en effet le secours de l'opprimé en état de détresse aggravée. Là où le bât blesse, c'est la défaillance notoire en politiques et stratégies de transition politique après la chute du régime.

Dans ces « conjonctures fluides critiques » ( Michel Dobry), la société politique perd son agencement structurel, les modes de « mobilisations multi- sectorielles » à l'oeuvre dans ces contextes conduisent inéluctablement  à saper le système de gouvernance en place.

Les schémas de transition qui relèvent du paradigme juridico-électoraliste (constitution consensuelle, élections pluralistes régulées) sont le plus souvent « contre- productifs », et ne conduisent nullement à la normalisation et à la stabilisation des nouvelles institutions politiques issues de la dynamique démocratique. La bévue analytique à signaler ici consiste à réduire le phénomène de changement à une simple alternative de système institutionnel, ce qui correspond au concept d'illusion « héroïque », élaboré par le politologue Michel Dobry.

Dans son livre-témoignage sur « le printemps libyen » intitulé « La guerre sans l'aimer », le philosophe et écrivain français Bernard-Henri Lévy nous révèle comment il a été mû par le mirage de la « révolution démocratique » en Libye, en misant sur la profession de foi « libérale » du conseil de transition qui a acquis, dès le début du soulèvement, la légitimité internationale.

La France de Sarkozy, qui a joué un rôle crucial dans la chute du régime de Kadhafi, n'a pas mesuré les effets induits par le changement sur le double plan interne et externe. En occultant la pluralité des acteurs et la différence  substantielle entre leurs stratégies d'action , les recettes de transition avancées ont été  inopérantes et inadaptées au contexte local.

Quand le président Macron se lamente aujourd'hui sur  l'absence de plan approprié pour l'après-Kadhafi, il reconnaît à haute voix l'échec palpable de l'intervention militaire française, qui, tout en visant le renversement du régime de Kadhafi, aspirait du même coup à la démocratisation de la Libye et la consolidation des acquis démocratiques au Sahel par l'élimination de la principale barrière qui entravait cette mission.

C'est ainsi que, quand le malheur terroriste a frappé au coeur du Sahel, la France a réalisé la complexité des enjeux politico-sécuritaires dans cette region occidentale d'Afrique. L'ancien chef d'état malien Ibrahim Boubacar Keita, amèrement vaincu par les bandes terroristes, a fini par déclarer que son pays a payé cher le prix de « l'aventure française en Libye ». Ce sentiment, partagé par les gouvernements du Niger et du Burkina Faso, atteste l'état de grande déception face au désastre provoqué par les événements libyens dans la région du Sahel.

Enfermer la question politique libyenne dans le choix dramatique entre une dictature répressive honnie et une anarchie destructrice sans issue ne pourrait que conduire à l'inertie et au désespoir.

C'est ainsi que les lueurs d'espoir qui pointent à l'horizon avec le dernier accord signé par les principaux acteurs politiques libyens pourraient être bénéfiques pour la stabilité et la sécurité de toute la région sahélo-maghrébine.

 

 

Seyid Ould Abah est professeur de philosophie et sciences sociales à l’université de Nouakchott, Mauritanie, et chroniqueur dans plusieurs médias. Il est l’auteur de plusieurs livres de philosophie et pensée politique et stratégique.

Twitter: @seyidbah

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.