Les Arabes et la nouvelle «guerre froide»

Le secrétaire d'État américain Antony Blinken (L) enlève son masque avant de s'adresser aux médias aux côtés du conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan. (Photo, AFP)
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Publié le Lundi 05 avril 2021

Les Arabes et la nouvelle «guerre froide»

  • La notion de guerre froide n'est pas propice pour analyser et disséquer la nouvelle configuration du système international qui ne répond nullement aux règles de l'ancien monde bipolaire
  • La pensée politique arabe se trouve aujourd'hui devant un défi majeur qui consiste à élaborer les stratégies efficientes d'accommodement nécessaire avec la nouvelle configuration de l'ordre mondial

Le nouveau président américain  Biden auquel son prédécesseur a collé l'étiquette de  « Sleepy Joe » n'a pas hésité à qualifier son homologue russe de « tueur »,  une formule assassine qui remonte aux moments les plus sombres de la guerre froide.

Son ministre des affaires étrangères Antony Blinken a employé le terme de « génocide » à propos de la politique répressive chinoise vis-à-vis de la communauté des Ouïghours.

Plusieurs illustres politologues ont détecté dans la nouvelle option « America is back »  adoptée par le président Biden une résurgence du paradigme de la guerre froide, par l'emploi du lexique de la vieille  confrontation idéologique, le retour à la logique des alliances et partenariats géopolitiques fondés sur l'unité des valeurs et d'intérêts.

Cependant, la notion de guerre froide n'est pas propice pour analyser et disséquer la nouvelle configuration du système international qui ne répond nullement aux règles de l'ancien monde bipolaire et à sa structure idéologique antagonique.

S'il est indéniable que la Chine est aujourd'hui dans une posture de compétition technologique, économique et stratégique avec les États-unis, qui s'articule autour de la maîtrise de la dynamique de mondialisation, son rapport avec l'Amérique ne pourrait être conçu selon la grammaire géopolitique de la guerre froide. Le capitalisme centralisé du parti communiste chinois ne constitue pas une alternative idéologique à la manière du marxisme soviétique, et la complexité des interactions et intérêts entre les deux grands pays fixe une limite objective à la confrontation radicale.

La Russie poutinienne, quant à elle, eut beau lever le ton ces dernières années pour défier l'hégémonie américaine en ayant même dépassé les lignes rouges qui lui étaient fixées implicitement par les nouveaux équilibres stratégiques mondiaux, force est cependant de reconnaître qu'elle ne puisse constituer de nos jours un compétiteur sérieux pour les États-unis.

Il s'en suit que le système international actuel, tout en étant global et interconnecté, est également pluriel, conflictuel et fluide. De cette double caractéristique problématique de l'ordre mondial découlent les divergences profondes d'appréciation et de positionnement qui divisent actuellement les puissances internationales.

Dans un article publié récemment dans la prestigieuse revue américaine Foreign Affairs ( 23/3/2021), Richard Hass et Charles Kupchan prônent le retour à la diplomatie de « concert of powers » qui était à l'œuvre en Europe au dix-neuvième siècle.

Considérant que le système international est au point « d'une inflexion historique », qui se traduit par la fin de la domination occidentale et le mouvement sûr vers le multipolarisme, ils se prononcent pour la constitution d'un concert mondial de grandes puissances, habilité à assurer la stabilité de l'ordre international.

Ce nouveau concert devrait englober les puissances mondiales les plus influentes sur l'échiquier géopolitique ( la Chine, l'Union européenne, les Etats-Unis d'Amérique, l'Inde, le Japon, la Russie) qui accaparent 70 pour cent du PIB mondial et des dépenses militaires. Les traits constitutifs de ce concert seraient l'inclusivité politique et l'informalité procédurales qui déboucheraient sur des consensus dynamiques préserverant la paix et la stabilité mondiales.

Le Moyen-Orient, qui est toujours un enjeu majeur dans le contexte géopolitique mondial, nécessitera l'implication des puissances et organismes régionaux dans les concertations et décisions de ce nouveau concert .

C'est ainsi que la pensée politique arabe se trouve aujourd'hui devant un défi majeur qui consiste à élaborer les stratégies efficientes d'accommodement nécessaire avec la nouvelle configuration de l'ordre mondial.

La rhétorique  nostalgique de « guerre froide »  en vogue dans le discours politique arabe ne pourrait conduire qu'à une impasse.

Développer les rapports de partenariat avec la Chine ou la Russie est peut-être une nécessité stratégique, revoir et réévaluer l'héritage des relations spéciales avec les États-unis dans le nouveau contexte américain est une position sage et justifiée, à condition de ne jamais perdre de vue la nature complexe  des rapports de force et des équilibres géopolitiques dans le système international actuel en phase de recomposition.

Accroître le poids et le rôle du monde arabe dans la genèse du nouvel ordre international passe donc par un grand effort de conceptualisation et de formulation des choix stratégiques qui s'offrent aux puissances régionales arabes dans le contexte moyen-oriental mouvementé, sujet à des influences contradictoires et antagoniques. La nouvelle politique de pacification et de rapprochement dans la région, illustrée dernièrement par la visite fructueuse du chef du gouvernement irakien en Arabie saoudite; le sommet tripartite envisagé entre l'Irak, l'Égypte et la Jordanie, est le prélude de ce revirement nécessaire salutaire.

 

Seyid Ould Abah est professeur de philosophie et sciences sociales à l’université de Nouakchott, Mauritanie, et chroniqueur dans plusieurs médias. Il est l’auteur de plusieurs livres de philosophie et pensée politique et stratégique.

Twitter: @seyidbah

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.