La crise de Gaza réduit à néant l'ordre mondial établi par les Nations unies

Il semble que trois États souhaitent ignorer cette menace. Israël ne freine pas ses bombardements impitoyables et inhumains. Cela n'est pas surprenant de la part d'un pays encore sous le choc de la barbarie des attentats du 7 octobre. (AFP)..
Il semble que trois États souhaitent ignorer cette menace. Israël ne freine pas ses bombardements impitoyables et inhumains. Cela n'est pas surprenant de la part d'un pays encore sous le choc de la barbarie des attentats du 7 octobre. (AFP)..
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Publié le Mardi 12 décembre 2023

La crise de Gaza réduit à néant l'ordre mondial établi par les Nations unies

La crise de Gaza réduit à néant l'ordre mondial établi par les Nations unies
  • Sur le plan diplomatique, de nombreux États ne permettront pas aux États-Unis et au Royaume-Uni d'oublier cette position
  • Il est également temps de débattre de ce qui devrait arriver à l'architecture obsolète des Nations unies, qui était peut-être adaptée à 1945, mais qui ne l'est certainement pas à 2023

Winston Churchill a déclaré un jour que «les Nations unies n'ont pas été créées pour nous emmener au paradis, mais pour nous sauver de l'enfer». On ne peut qu'imaginer ce que ressentent les Palestiniens de Gaza, car les Nations unies les ont scandaleusement abandonnés au moment même où ils sont plongés par Israël dans les profondeurs toujours plus grandes de l'enfer créé par l'homme dans la bande de Gaza.

Existe-t-il vraiment un acteur sérieux sur la scène internationale qui ne pense pas que la situation à Gaza ne représente pas une menace sérieuse pour la sécurité internationale? Alors que plus de 18 000 Palestiniens ont été tués, qu'au moins 46 000 autres ont été blessés et que plus de 85% de la population palestinienne a été déplacée dans des poches de plus en plus petites de territoires dangereux, de nouveaux termes pourraient s'avérer nécessaires pour décrire l'horreur.

Le carnage s'étend et le risque augmente également, la Cisjordanie, le Liban et d'autres pays voisins étant tous vulnérables. Les Houthis ont attaqué des navires en mer Rouge. Les milices irakiennes ont attaqué des intérêts américains, et sept obus de mortier ont été tirés vendredi sur l'ambassade des États-Unis à Bagdad. Jusqu'à quel point la situation peut-elle empirer?

Il semble que trois États souhaitent ignorer cette menace. Israël ne freine pas ses bombardements impitoyables et inhumains. Cela n'est pas surprenant de la part d'un pays encore sous le choc de la barbarie des attentats du 7 octobre.

Pourtant, la décision prise vendredi par les États-Unis d'opposer leur veto à une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies proposée par les Émirats arabes unis et appelant à un cessez-le-feu a été d'une irresponsabilité stupéfiante. Si l'on ajoute à cela la décision du Royaume-Uni de s'abstenir, les dommages causés à la réputation de ces deux pays seront durables.

L'isolement des États-Unis et d'Israël a rarement été aussi clairement mis en évidence. En refusant de soutenir un appel au cessez-le-feu, les États-Unis ont opposé un nouveau veto pour protéger leur principal allié. La Grande-Bretagne s'est abstenue de manière inexcusable, alors que les 13 autres membres étaient tous en faveur de l'appel.

Le contexte était si différent de celui du vote du 18 octobre. À l'époque, on peut dire qu'il y avait moins de mauvaise volonté à l'égard de Washington; on comprenait peut-être qu'un veto était inévitable. Mais cette résolution a été encouragée par la demande spécifique du secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres. Pour la première fois en plus de 50 ans, un secrétaire général a invoqué le seul mécanisme qu'il peut déployer afin de forcer le Conseil de sécurité des Nations unies à débattre de «toute question qui, à son avis, peut menacer le maintien de la paix et de la sécurité internationales», à savoir l'article 99 de la Charte des Nations unies.

« La décision prise vendredi par les États-Unis d'opposer leur veto à une résolution appelant à un cessez-le-feu est d'une irresponsabilité stupéfiante »

    Chris Doyle

C'est l'équivalent de l'alarme d'urgence à l'ONU: le DEFCON 1 (« niveau d'alerte maximum »). Guterres a exhorté «le Conseil à aider à éviter une catastrophe humanitaire et à lancer un appel pour qu'un cessez-le-feu humanitaire soit déclaré». Il n'a pas mâché ses mots. «Il y a un risque élevé d'effondrement total du système de soutien humanitaire à Gaza, ce qui aurait des conséquences dévastatrices», a-t-il écrit.

Rappelons que l'Assemblée générale des Nations unies avait voté en octobre dernier en faveur d'un cessez-le-feu. Cela signifie que les États-Unis et le Royaume-Uni s'opposent au Conseil de sécurité des Nations unies, à l'Assemblée générale des Nations unies et au secrétaire général, tout en ignorant les appels lancés par les responsables de toutes les agences des Nations unies.

Leurs messages sont glaçants à souhait. Les agences humanitaires ont du mal à exprimer l'ampleur de la catastrophe humanitaire. En voici une sélection. La directrice générale de l'Unicef, Catherine Russell, a averti que «la bande de Gaza est à nouveau l'endroit le plus dangereux au monde pour un enfant». L'Organisation mondiale de la santé a appuyé ce message, son porte-parole Christian Lindmeier déclarant: «Les gens commencent à couper des poteaux téléphoniques pour avoir un peu de bois de chauffage ou pour cuisiner s'ils ont quelque chose à disposition. La civilisation est sur le point de s'effondrer.»

N'oublions pas non plus que l'ONU a perdu au moins 133 membres de son personnel à Gaza à cause des bombardements israéliens, soit plus que dans tout autre conflit de son histoire. L'Unrwa, l'agence d’aide aux réfugiés palestiniens, est tout juste capable de fonctionner. Son commissaire général, Philippe Lazzarini, a clairement indiqué que l'agence, dont dépendent aujourd'hui 2,3 millions de Palestiniens, est au bord de l'effondrement.

Sur le plan diplomatique, de nombreux États ne permettront pas aux États-Unis et au Royaume-Uni d'oublier cette position. Le comité ministériel arabo-islamique a rencontré le secrétaire d'État américain, Antony Blinken, après le vote, mais pas avant, pour lui faire part de son mécontentement collectif. Mais l'inquiétude s'étend bien plus loin.

Qu'est-ce que l'administration Biden peut bien espérer obtenir? Toutes sortes de rapports émanent de ce vieil ami connu sous le nom de «sources supérieures proches de l'administration», notamment que le président Joe Biden a donné à Israël une date limite, peut-être la fin de cette année, pour terminer ses opérations militaires majeures dans la bande de Gaza. Il est vrai que les États-Unis ont durci leur position, mais celle-ci reste bien en deçà de ce qui est nécessaire.

L'un des arguments les plus étranges déployés par les États-Unis est sans doute qu'un cessez-le-feu «ne ferait que semer les graines de la prochaine guerre», comme l'a déclaré l'ambassadeur adjoint de Washington auprès des Nations unies, Robert Wood, au Conseil de sécurité de l'ONU.

Les États-Unis essayent de faire valoir leurs efforts humanitaires. John Kirby, porte-parole du Conseil national de sécurité des États-Unis, s'est vanté qu'aucun pays n'avait davantage aidé les Palestiniens que l'Amérique. Les Palestiniens et d'autres n'ont pas été impressionnés. Le niveau de l'aide américaine à Gaza est peut-être généreux, mais il est dérisoire par rapport au niveau de l'aide fournie à Israël sous la forme de bombes qui seront larguées sur Gaza. Quel est l'intérêt, demandent les détracteurs, de nourrir les gens uniquement pour qu'ils puissent être bombardés? Même dans ce cas, contrairement aux bombes américaines, l'aide parvient à peine à Gaza.

L'abstention du Royaume-Uni est également importante. Elle apporte un soutien symbolique aux États-Unis et à Israël. La décision des Britanniques de voter en faveur de la résolution aurait-elle pu faire la différence dans le calcul des États-Unis? Cela est possible. Un ancien ambassadeur britannique s'est souvenu après coup: «J'étais au numéro 10 en 2009 lorsque le Conseil de sécurité des Nations unies a voté la résolution 1860, appelant à un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas... Le Premier ministre nous a demandé de passer de l'abstention au vote en faveur du cessez-le-feu, contre la pression massive des États-Unis. Les États-Unis ont alors opté pour l'abstention.»

Ne sous-estimez pas les dommages causés à l'ordre international. Autant Gaza a été réduite à des décombres et à des ruines, autant le système fondé sur des règles qui était théoriquement en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale l'a été aussi. Nombreux sont ceux qui débattent de ce qui devrait arriver à Gaza lorsque les combats finiront par cesser, mais il est également temps de débattre de ce qui devrait arriver à l'architecture obsolète des Nations unies, qui était peut-être adaptée à 1945, mais qui ne l'est certainement pas à 2023.

Chris Doyle est directeur du Conseil pour la compréhension arabo-britannique à Londres.

X : @Doylech

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est celle de l’auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com