Entre périls et secrets, une vie de chauve-souris

Lampes torches des touristes ou activité des ramasseurs de guano utilisé comme fertilisant comme en Thaïlande: la moindre perturbation peut être dévastatrice. (AFP)
Lampes torches des touristes ou activité des ramasseurs de guano utilisé comme fertilisant comme en Thaïlande: la moindre perturbation peut être dévastatrice. (AFP)
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Publié le Jeudi 26 août 2021

Entre périls et secrets, une vie de chauve-souris

  • De nombreuses espèces vivent dans les arbres et les 40% qui habitent dans des grottes «dépendent aussi en grande partie des forêts pour se nourrir»
  • Depuis 50 millions d'années, ces mammifères sont «résilients» mais aujourd'hui les changements vont «beaucoup trop vite pour que les espèces s'adaptent»

NOYAL-MUZILLAC: Au coeur de la nuit, la nef d'une église bretonne en France résonne de piaillements stridents: entre pipettes et crucifix, l'édifice accueille le check-up annuel de grands murins, l'une des 1 400 espèces de chauves-souris diabolisées par les humains qui ne savent pas ce qu'ils leur doivent.


"19,7 grammes." Accroché par ses griffes la tête en bas dans un tube posé sur une balance, c'est la pesée pour un mâle né il y a quelques semaines dans les combles de l'église de Noyal-Muzillac (nord-ouest de la France) où les femelles du seul mammifère capable de voler mettent bas chaque année.


A la lueur de lampes frontales, les dizaines de chiroptères de cette colonie passent de mains en mains --gantées pour éviter les morsures de petites dents acérées.


Sexe, taille, poids, usure des dents, état des ailes translucides, prise de sang, biopsie... Les bénévoles et scientifiques de l'association Bretagne Vivante et du University College de Dublin examinent les animaux sous toutes les coutures. Avant d'implanter sous la peau des derniers nés un transpondeur pas plus gros qu'un grain de riz.

Et si les chauves-souris détenaient la clé d'une vieillesse bien portante

Vampires immortels et chauves-souris. "Bram Stoker avait peut-être vu juste" en liant son célèbre comte Dracula éternellement jeune à ces mammifères volants, sourit Emma Teeling, généticienne qui explore la longévité exceptionnelle des chiroptères en espérant en faire profiter les humains.


Car la créature tant décriée vit une longue vie en s'épargnant les affres de la vieillesse, tout en hébergeant le virus Ebola ou des coronavirus sans en être malade.


Comme chaque année, la chercheuse de l'University College de Dublin et son équipe récoltent échantillons de sang et biopsies d'ailes sur des grands murins vivant dans des églises ou écoles dans l'Ouest de la France.


"Cela va nous permettre d'avoir des pistes pour comprendre comment nous pouvons vivre plus longtemps en bonne santé, comment nous pouvons combattre les maladies", s'enthousiasme la scientifique irlandaise.


Les chiroptères vivent particulièrement longtemps pour un mammifère de si petite taille.


En général "dans la nature, en regardant la taille d'un animal, on peut prédire sa durée de vie: les petites espèces vivent vite, meurent jeunes, comme les souris; les grosses vivent lentement et longtemps comme la baleine boréale", explique-t-elle à l'AFP.


"Mais les chauves-souris sont uniques. Ce sont parmi les plus petits mammifères, mais elles peuvent vivre pour une durée extraordinaire".


Ainsi, le grand murin qui ne dépasse pas 8 cm peut vivre dix, voire vingt ans. Et en 2005, des chercheurs avaient capturé en Sibérie un murin de Brandt bagué 41 ans plus tôt, soit dix fois plus longtemps qu'attendu par rapport à sa taille.


"Les chauves-souris semblent mettre en oeuvre des mécanismes qui ralentissent le vieillissement", explique Emma Teeling. A tel point qu'il est impossible de savoir quel âge à un animal, une fois qu'il est adulte.


Alors pour en avoir le coeur net, l'équipe de Dublin s'appuie sur le programme de l'ONG Bretagne Vivante qui depuis 2010 implante un transpondeur sur les jeunes grands murins de plusieurs colonies. Ces puces permettent de savoir l'âge de chaque individu recapturé au fil des ans, pour ensuite analyser les divers "biomarqueurs" du vieillissement dans le sang prélevé.


D'abord les télomères, petits morceaux d'ADN situés à l'extrémité du chromosome, qui rétrécissent à chaque fois qu'une cellule se réplique. Mais pas chez le grand murin.

«Tout finit par mourir»

"Leurs télomères ne rétrécissent pas avec l'âge. Cela veut dire qu'ils peuvent protéger leur ADN", s'enflamme Emma Teeling. "Avec le temps, ils accroissent même leur capacité à réparer leur ADN".


Autre piste de recherche: ces mammifères, porteurs de nombreux virus sans être malades, "sont capables de moduler leurs réponses immunitaires".


La pandémie de Covid-19 a mis en évidence qu'un emballement hyper-inflammatoire jouait un rôle clé dans les cas graves de cette maladie chez les humains. Un "orage de cytokine" qui se déclenche chez les patients plusieurs jours après l'apparition des premiers symptômes.


Les chauves-souris, elles, "parviennent à équilibrer la réponse antivirale et la réponse anti-inflammatoire": "si un humain avec un métabolisme de chauve-souris arrivait à l'hôpital, il ne finirait pas sous respirateur".


En collaboration avec d'autres chercheurs dans le monde, la généticienne, qui mène un projet de cartographie du génome des 1.400 espèces de chauves-souris, essaie désormais de développer des outils pour pouvoir utiliser pour l'être humain les secrets des chiroptères.


Il ne s'agit pas "d'humains transgéniques, ou d'humains chauves-souris". "Il faut trouver les moyens de contrôler l'expression de nos gènes pour obtenir le même effet", poursuit la chercheuse, qui espère parvenir à des applications médicales d'ici dix ans, voire plus tôt.


Pour ceux qui fantasmeraient alors sur l'immortalité, Emma Teeling fait redescendre sur Terre. "Tout finit par mourir", lance-t-elle.


"Ce qu'ont les chauves-souris, ce n'est pas la jeunesse éternelle. Elles ne peuvent pas vivre pour toujours mais elles peuvent vivre plus longtemps en bonne santé", sans cancer ni maladies du grand âge.


Comme les "super centenaires" encore fringants jusqu'à la toute fin de leur vie, explique-t-elle, faisant référence à la Française Jeanne Calmant décédée à 122 ans.


Comme l'avait imaginé Bram Stoker, qui a écrit son roman à quelques rues de chez elle à Dublin, "peut-être que tout est dans le sang". "Nous prenons un peu de sang aux chauves-souris, mais au lieu de les vampiriser, nous leur faisons dévoiler leurs secrets".

Depuis dix ans, plusieurs milliers de grands murins, espèce protégée à la fourrure sombre, ont ainsi été marqués, pour pouvoir suivre leurs déplacements de gite en gite, explique Corentin Le Floch, de Bretagne Vivante.


"L'objectif est de mieux connaître leur aire de vie, la survie des individus, comprendre comment ils utilisent le territoire et ainsi comment mieux protéger leurs habitats, leurs sites de reproduction et d'hibernation".


Mais pourquoi tant vouloir protéger l'animal qui suscite chez beaucoup crainte et dégoût, et qu'on a rarement autant montré du doigt que depuis l'apparition du Covid-19 --sa transmission d'une chauve-souris à un animal intermédiaire avant la contamination des humains reste l'hypothèse la plus probable pour l'Organisation mondiale de la santé.


Parce qu'elles sont menacées. De la minuscule "chauve-souris bourdon" de 2 g au renard volant des Philippines d'1,5m d'envergure, environ 40% des 1.321 espèces évaluées sur la liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) sont classées en danger.


Et parce que loin des fantasmes de la bête suceuse de sang qui s'accroche dans les cheveux, les "services qu'elles nous rendent sont si immenses et divers qu'ils touchent tous les aspects de notre vie", résume Rodrigo Medellin, co-président du groupe chauve-souris de l'UICN.

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Insectivores, frugivores ou nectarivores, pour les chauves-souris, le danger numéro un est la destruction de leur environnement, en particulier la déforestation, selon les experts. (AFP)

Déforestation et changement climatique
A l'image de l'ensemble de la biodiversité de la planète, mise à l'honneur lors du congrès de l'UICN début septembre, les chiroptères sont de plus en plus menacés par les êtres humains.


"On perd des espèces partout dans le monde", relève Julie Marmet, chiroptérologue au Museum national d'histoire naturelle en France. 


Depuis 50 millions d'années, ces mammifères sont "résilients" mais aujourd'hui les changements vont "beaucoup trop vite pour que les espèces s'adaptent", poursuit-elle.


Insectivores, frugivores ou nectarivores, pour les chauves-souris, le danger numéro un est la destruction de leur environnement, en particulier la déforestation, selon les experts.


De nombreuses espèces vivent dans les arbres et les 40% qui habitent dans des grottes "dépendent aussi en grande partie des forêts pour se nourrir", explique Winifred Frick, scientifique en chef de Bat Conservation International.


Les grottes ne sont pas plus sûres. Lampes torches des touristes ou activité des ramasseurs de guano utilisé comme fertilisant comme en Thaïlande: la moindre perturbation peut être dévastatrice. "Surtout quand les mamans ont leur petit", insiste la biologiste.


D'autant que la plupart des espèces n'ont qu'un bébé par an, un chiffre très inhabituel pour un mammifère si petit --encore une idée reçue d'ailleurs, elles ne pullulent pas comme les rats, insiste Julie Marmet. Alors "s'il y a un problème sur une colonie, c'est fichu".


Et déjà, elles sont victimes du changement climatique. Comme les renards volants d'Australie décimés par les canicules ou les molosses du Brésil victimes du froid au Texas.


Ces petites chauves-souris ont cessé de migrer l'hiver vers le Mexique pour rester sous les ponts texans à la faveur des températures plus clémentes ces dernières années. Mais "l'hiver dernier, il y a eu un épisode de grand froid: des milliers et des milliers sont mortes d'hypothermie", raconte Winifred Frick.


En choisissant un habitat apparemment adapté, "directement au-dessus de la rivière, leur restaurant", mais finalement vulnérable, elles sont tombées dans un "piège écologique".

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Rien qu'aux Etats-Unis, 500 000 sont tuées chaque année par les turbines à vent, selon des études. (AFP)

Pale fatale 
Hors de chez elle, la vie d'une chauve-souris est semée d'obstacles.


En Asie du Sud-Est ou en Afrique, les plus grosses sont victimes de chasseurs, pour leur viande, parfois juste pour le sport. Ailleurs, les espèces insectivores risquent la diète, leur garde-manger décimé par les pesticides.


Déjà victimes de collisions avec les voitures, elles doivent aujourd'hui éviter les éoliennes. Une pale peut être fatale. Et même sans contact, leurs organes internes ne résistent pas au changement de pression lié au déplacement d'air.


Rien qu'aux Etats-Unis, 500.000 sont tuées chaque année par les turbines à vent, selon des études.


Sans compter les prédateurs, chouettes, serpents ou chats. Il y a une grotte en Jamaïque où "en une heure, un chat peut tuer 20 chauves-souris: il les assomme d'un coup de patte, leur arrache les ailes et en fait son casse-croute", raconte Winifred Frick.


Ou les pièges posés par inadvertance, relate Andrzej Kepel, de l'association polonaise Salamandra.


Imaginez un éclairage à détection de mouvement, une cage d'escalier, la migration de pipistrelles qui ne volent que dans le noir: la halte éphémère se transforme en cauchemar.


"Quand elles essaient de s'envoler, les lumières s'allument, elles se posent. Elles essaient encore et encore", raconte le naturaliste. "Leurs cris attirent d'autres chauves-souris. Après quelques jours, il y en a des centaines dans la cage d'escalier, c'est la panique" chez les humains. Les pipistrelles piégées meurent de faim.

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Certaines espèces peuvent avaler la moitié de leur poids en insectes chaque nuit, selon Bat Conservation International. (AFP)

Secrets 
Et pourtant. Personne ne le sait mais sans elles, on ne mangerait pas pareil.


Vous avez déjà bu un café, dégusté une galette de maïs, croqué dans une figue ? Remerciez les chauves-souris, dit en substance le Pr Medellin de l'IUCN. "Elles sont le meilleur pesticide naturel".


Certaines espèces peuvent avaler la moitié de leur poids en insectes chaque nuit, selon Bat Conservation International. Un assistant gratuit pour les agriculteurs et un anti-moustique naturel.


D'un arbre à l'autre, les espèces frugivores contribuent à la dispersion des graines. Certaines sont même des pollinisatrices méconnues. "Nous avons de la tequila parce que les chauves-souris pollinisent les fleurs d'agave depuis des millions d'années", sourit le Pr Medellin.


Au-delà, l'étonnante constitution des bestioles intrigue les scientifiques qui rêvent d'en percer les secrets pour en faire profiter les humains. 


Voler en rase-motte, faire des virages brusques pour éviter les obstacles, se repérer grâce à l'écholocation (écho des ultrasons qu'elles émettent): le sonar naturel des chauves-souris inspire les ingénieurs.


Sans être malade, la créature --dont l'anagramme forme "souche à virus"-- peut héberger de nombreux virus mortels pour les humains, comme des coronavirus ou Ebola.


Et, sans subir l'effet de l'âge, elle vit exceptionnellement longtemps vu sa petite taille. La généticienne Emma Teeling du University College de Dublin y cherche très sérieusement la clé pour épargner aux humains les douleurs de la vieillesse...


- Dracula et le pape -
"Dans la cosmogonie des Mayas, les chauves-souris jouent un grand rôle dans la création de l'univers", rappelle d'ailleurs Rodrigo Medellin.


Mais en Occident, ces "animaux de la nuit peu connus" ont mauvaise presse, commente Julie Marmet. Elles sont devenues "le symbole de l'horreur" avec Halloween et les films d'épouvante.


Bram Stoker et son célèbre Dracula créé au XIXe siècle, première association dans la littérature entre vampires et chauves-souris, y sont pour beaucoup.


A partir de là, "elles ont commencé à être accusées d'être des envoyées du diable, d'être diaboliques, dégoutantes et vectrices de maladies", poursuit M. Medellin.


Batman n'a rien pu y faire. Même en 2020, le pape François lançait: "Quand nous sommes dans le péché, nous sommes comme des chauves-souris humaines".


Il n'y a pourtant que trois chauves-souris vampires, en Amérique du Sud, et qui se nourrissent principalement de sang animal, pas humain.


Ça fait peur, ça mord, c'est moche, mais à force de les étudier, les scientifiques finissent par les aimer. "C'est mignon! On s'y attache", lance Corentin Le Floch.


Dans l'église de Noyal-Muzillac, c'est l'heure du goûter. Un grand murin grignote un ver de farine qui frétille. Une caresse sur ses petites oreilles pointues et c'est la liberté.


A Tyr, dans le sud du Liban, des joyaux de l'antiquité sous les bombes israéliennes

Fumée s’élevant après une frappe aérienne israélienne, en arrière-plan du site archéologique des ruines de l’ancien port phénicien à Tyr, dans le sud du Liban, le 23 mars 2026. Au site d’Al-Bass, seul un symbole de l’UNESCO rappelle la protection des vestiges antiques, désormais menacés par les frappes. (AFP)
Fumée s’élevant après une frappe aérienne israélienne, en arrière-plan du site archéologique des ruines de l’ancien port phénicien à Tyr, dans le sud du Liban, le 23 mars 2026. Au site d’Al-Bass, seul un symbole de l’UNESCO rappelle la protection des vestiges antiques, désormais menacés par les frappes. (AFP)
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  • Le site antique de Tyr, classé à l’UNESCO, est protégé symboliquement par l’initiative « Boucliers bleus », mais reste exposé aux frappes israéliennes dans le contexte du conflit avec le Hezbollah
  • Les attaques ont déjà causé des victimes civiles à proximité des vestiges, suscitant des inquiétudes sur la protection du patrimoine archéologique du sud du Liban en pleine guerre

TYR: Le "bouclier" pourra-t-il arrêter la foudre? Sur le site archéologique d'Al-Bass, dans le sud du Liban, aucune présence militaire mais un panneau symbolique de l'Unesco flanqué d'un écusson bleu et blanc, unique rempart pour protéger les ruines antiques des bombes israéliennes.

Située à une vingtaine de km de la frontière avec Israël, Tyr, l'une des plus anciennes cités du monde méditerranéen, a été la cible de plusieurs frappes israéliennes depuis le début de la guerre avec le Hezbollah le 2 mars.

L'initiative "Boucliers bleus", lancée par un comité lié à l'Unesco, concerne une trentaine de sites au Liban, dont celui de Tyr. C'est d'abord un message adressé à l'armée israélienne: la convention de la Haye de 1954 oblige à préserver les biens culturels en cas de conflit armé.

Le 6 mars, une frappe israélienne s'est abattue à quelques mètres des poteries anciennes. Huit personnes, une famille entière, ont été tuées, selon les autorités. Leur maison, pulvérisée par l'explosion, n'est plus qu'un amas de gravats, à côté d'une voiture calcinée. 

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Un emblème de protection renforcée, symbole du droit international humanitaire, est affiché sur le site de l’hippodrome romain à Tyr, le 23 mars 2026. À Al-Bass, aucun dispositif militaire, seulement un signe censé protéger les ruines antiques, désormais touchées par les frappes. (AFP)

"C'était nos voisins, ils vivaient ici depuis des décennies (...) Ils pensaient que la proximité du site les protégerait parce qu'il est classé au patrimoine mondial de l'Unesco, qu'il ne serait pas touché", raconte Nader Saqlaoui, directeur des fouilles archéologiques dans le sud, rattaché au ministère de la Culture.

Détail macabre, l'équipe venue inspecter d'éventuels dégâts sur les monuments a, dit-il, "découvert des restes humains sur le toit du musée" encore en construction.

Celui-ci a subi quelques dommages, ses vitres ont volé en éclats, mais l'explosion n'a pas atteint la nécropole des IIe et IIIe siècles, ni l'arc de triomphe monumental, les aqueducs ou encore l'hippodrome qui s'élèvent sur le site, témoins d'une époque romaine prospère.

Beaucoup d'habitants de la ville ont fui, à la suite d'un appel à évacuer d'Israël, mais quelques milliers sont restés, avec des combattants du Hezbollah pro-iranien - et les précieux vestiges.

Durant l'Antiquité, la ville fut un important port phénicien, avant d'être conquise par Alexandre le Grand, puis l'Empire romain.

Le ministre de la Culture Ghassan Salamé a dénoncé une "agression" d'Israël.

"Il n'existe aucune présence militaire ou sécuritaire sur ces sites (archéologiques, NDLR) et un tel argument ne peut être utilisé pour les bombarder ou y porter atteinte", a-t-il fustigé dans un communiqué.

Interrogée par l'AFP, l'armée israélienne, qui dit viser le Hezbollah, n'a pas commenté dans un premier temps.

- Transport risqué -

Les archéologues doivent encore examiner les vieilles pierres pour détecter d'éventuelles fissures ou altérations qui pourraient avoir été provoquées par l'onde de choc.

"Le Liban est plein de richesses archéologiques (...) et les dépôts de Beyrouth n'ont pas la capacité d'accueillir tous ces objets" menacés, raconte David Sassine, expert de l'Alliance internationale pour la protection du patrimoine (Aliph), une fondation qui aide le gouvernement à aménager des lieux sécurisés pour les objets de valeur.

Le dilemme est double: rien ne garantit qu'ils seront davantage en sécurité dans la capitale, elle-même bombardée régulièrement par Israël, et le transport des objets depuis le sud du pays, même sous escorte militaire, "reste risqué", dit-il. 

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Caisses remplies de fragments de poteries antiques après une frappe israélienne près de l’hippodrome romain à Tyr, au sud du Liban, le 23 mars 2026. À Al-Bass, un simple emblème de protection marque un site archéologique désormais touché par les frappes. (AFP)

Lors du précédent conflit de 2023-2024, des pièces d'or, des amphores plurimillénaires et des sarcophages de grande valeur avaient ainsi été transférés à Beyrouth - où ils se trouvent encore.

Les environs immédiats de Tyr avaient déjà été touchés. Et la citadelle de Chamaa, une forteresse médiévale de la zone frontalière, a été à moitié détruite par l'armée israélienne.

Le directeur des fouilles ne se fait pas beaucoup d'illusion.

"Les Israéliens savent tout, même la pointure de vos chaussures (...) Ils savaient très bien où se trouvait le site", assure M. Saqlaoui. "Nous avons vécu au moins six guerres avec Israël (...) ça ne les a pas empêché d'attaquer des sites archéologiques". 

Mustafa Najdi, employé comme gardien, était présent à Al-Bass le jour du bombardement: "j'ai entendu un choc très violent et j'ai pris la fuite avant de prévenir les responsables", dit-il.

"Personne ne s'intéresse à nous", dénonce le trentenaire à la barbe épaisse, appelant "tous ceux qui le peuvent à faire pression pour mettre fin à cette barbarie".

"Cette civilisation représente l'histoire et elle nous représente tous, Libanais comme non Libanais".


Leïla Slimani ausculte son rapport à la langue arabe avec son nouveau livre

L’écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani, lors d’une séance photo à Paris, le 17 mars 2026. (AFP)
L’écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani, lors d’une séance photo à Paris, le 17 mars 2026. (AFP)
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  • Leïla Slimani évoque une relation complexe à l’arabe, dont l’enseignement rigide et dévalorisé dans le système scolaire français a accentué son éloignement et son sentiment d’étrangeté culturelle
  • Aujourd’hui, elle adopte une vision plus apaisée et transmet une relation libérée à la langue à ses enfants, affirmant que l’identité et les liens linguistiques peuvent toujours se reconstruire

PARIS: Dans "Assaut contre la frontière", publié jeudi en France, Leïla Slimani interroge son rapport à la langue arabe, qu'elle déplore de ne pas parler, au point d'en "avoir honte" en tant que Franco-Marocaine "aux identités boiteuses".

L'autrice de 44 ans, prix Goncourt (le plus prestigieux en France) en 2016 pour "Chanson douce", explique dans un entretien à l'AFP avoir commencé à parler l'arabe dialectal, la darija, "toute petite avec (sa) grand-mère, (sa) nounou, dans la rue" au Maroc, mais pas avec ses parents, des bourgeois francophiles.

"Ils ne me parlaient qu'en français. Et je les entendais peu discuter en arabe", affirme cette mère de deux enfants qui vit désormais à Lisbonne, où elle s'est mise au portugais.

Elle découvre l'arabe classique en cours préparatoire, car "c'était obligatoire", et poursuit jusqu'en terminale. Mais l'enseignement ne lui plaît pas: "On y allait un peu à reculons" et "j'avais l'impression d'une sorte de langue qui était étrangère".

Et puis, à l'époque, "c'était très dévalorisé: à l'école française, les gens se moquaient des profs d'arabe", se remémore-t-elle. "Il y avait quelque chose de vraiment méchant, de condescendant à leur égard. Ils étaient beaucoup moins bien payés. Et donc, nous, les élèves, on les prenait moins au sérieux."

En arrivant à Paris, où elle est élève en classe préparatoire littéraire puis à Sciences Po, elle est "obligée d'expliquer à des Français pourquoi (elle) ne parle pas l'arabe", ce qu'elle vit comme une "humiliation".

"Parfois, je mens en leur disant que je parle très bien et ça me met dans des situations très inconfortables, parce qu'on commence à me demander de traduire des trucs, ce dont je suis incapable", raconte-t-elle.

- "Mal à l'aise" -

En même temps, "je me rends compte que les gens en France ont une vision très parcellaire, très caricaturale, à la fois de mon pays, de ces questions linguistiques, et je me sens très mal à l'aise vis-à-vis de ça", ajoute-t-elle.

C'est alors que la question de la langue se mêle à celle de son identité arabe, que jusqu'à présent elle ne s'était pas posée, car ses parents en "avaient une vision extrêmement ouverte, extrêmement plastique".

"Quand j'arrive en France, je me retrouve dans une identité qui vient beaucoup plus des autres que de moi-même", analyse la romancière. "Ça m'amène à beaucoup de contradictions, de chagrins aussi parfois et un sentiment de solitude."

Pour en sortir, elle se met à écrire car cela lui permet "de se détacher d'une identité qui (lui) serait assignée par les autres".

L'autrice de la trilogie "Le pays des autres" va plus loin: "Quand on écrit, on peut ajouter de la nuance, de la fêlure. Moi, mes identités, elles sont boiteuses, imparfaites, infirmes, pleines de maladresse."

D'ailleurs, poursuit-elle, "je pense que beaucoup de gens, en France ou ailleurs, sont très insatisfaits de la manière dont on veut nous vendre l'identité: comme une sorte de fierté, de bandoulière héroïque qu'il faudrait qu'on porte en étendard, qu'il faudrait mériter, prouver constamment".

Aujourd'hui, son rapport à l'arabe est "apaisé": il lui arrive toujours d'avoir "honte" de ne pas le parler mais, avec ce livre édité par Gallimard, elle veut dire à ceux qui seraient dans sa situation que "rien n'est jamais perdu".

La preuve: ses enfants apprennent l'arabe, "avec un grand plaisir, en étant détachés de toutes ces pressions, de toutes ces connotations".


Immersion à « Byblos, cité millénaire du Liban », à l'IMA

Derrière la présentation d’objets antiques d’une valeur inestimable, c’est toute une nation qui cherche à affirmer son existence, sa continuité et sa place dans l’histoire du monde. (Arlette Khouri)
Derrière la présentation d’objets antiques d’une valeur inestimable, c’est toute une nation qui cherche à affirmer son existence, sa continuité et sa place dans l’histoire du monde. (Arlette Khouri)
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  • Dès l’ouverture, la présidente de l’Institut du monde arabe, Anne-Claire Legendre, insiste sur la portée exceptionnelle de cette exposition, dont la tenue relève presque de l’exploit
  • Il a fallu surmonter des obstacles logistiques majeurs, des incertitudes constantes et surtout un contexte de guerre qui fragilise chaque étape du projet

PARIS: À l’Institut du monde arabe, l’inauguration de l’exposition consacrée à Byblos ne ressemble pas à un événement culturel ordinaire.

Intitulée « Byblos, cité millénaire du Liban », elle s’impose comme un moment chargé d’émotion, de mémoire et de résistance, dans un contexte où le Liban traverse une nouvelle épreuve dramatique.

Derrière la présentation d’objets antiques d’une valeur inestimable, c’est toute une nation qui cherche à affirmer son existence, sa continuité et sa place dans l’histoire du monde.

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Dès l’ouverture, la présidente de l’Institut du monde arabe, Anne-Claire Legendre, insiste sur la portée exceptionnelle de cette exposition, dont la tenue relève presque de l’exploit.

Il a fallu surmonter des obstacles logistiques majeurs, des incertitudes constantes et surtout un contexte de guerre qui fragilise chaque étape du projet.

L’acheminement des œuvres, parfois interrompu ou retardé, témoigne de cette tension permanente. Certaines pièces n’ont d’ailleurs pas pu quitter le Liban, rappelant brutalement que le patrimoine n’est pas seulement fragile : il est aujourd’hui directement menacé.

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Car cette exposition se tient alors que le conflit entre le Hezbollah et Israël provoque destructions et pertes humaines. Dans ce contexte, montrer Byblos à Paris devient un acte profondément symbolique, « un cri de résistance », selon les mots de la présidente de l’IMA.

Résistance face à la destruction, mais aussi face à l’oubli, car l’exposition rappelle que le Liban ne se résume pas à ses conflits : il est l’héritier d’une histoire parmi les plus anciennes et les plus riches de l’humanité.

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Occupée depuis plus de 9 000 ans, Byblos est considérée comme l’un des plus anciens ports du monde. Elle fut un carrefour majeur d’échanges entre la Méditerranée, la Mésopotamie et l’Égypte.

Le commerce du bois de cèdre, notamment, a contribué à sa prospérité et à son rayonnement, mais son rôle ne s’arrête pas à l’économie : Byblos est aussi associée à l’émergence de l’écriture alphabétique, une innovation fondamentale dans l’évolution de la communication humaine.

L’exposition met en lumière cette richesse à travers une sélection d’objets remarquables : statuettes, bijoux, armes, mosaïques ou encore éléments issus de nécropoles royales.

Chaque pièce raconte une époque, une civilisation, un échange. Pourtant, le parcours est ponctué de mentions explicites : « absent, fait de guerre ».

Ces absences deviennent elles-mêmes signifiantes et témoignent des risques encourus pour protéger ces trésors, ainsi que du prix à payer pour leur préservation.

Pour le directeur des sites archéologiques, Sarkis el-Khoury, la situation est alarmante. Il rappelle que plusieurs sites classés à l’UNESCO sont aujourd’hui en danger, notamment dans le sud du Liban.

Des villages entiers ont été détruits, emportant avec eux non seulement des bâtiments, mais aussi des paysages culturels façonnés depuis des millénaires.

Selon lui, les sites archéologiques, parfois encore enfouis, risquent de disparaître avant même d’avoir été étudiés, et préserver ce patrimoine devient ainsi une mission urgente, presque désespérée.

Cette urgence est également portée par la responsable du site archéologique de Byblos, Tania Zaven, dont le témoignage donne à l’exposition une dimension profondément humaine.

Venue initialement pour valoriser la beauté et l’importance du patrimoine libanais, elle se retrouve aujourd’hui investie d’une mission différente : celle de défendre l’existence même de ce patrimoine.

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Elle aussi parle d’une « résistance culturelle », d’un besoin de prouver que le Liban est toujours vivant, qu’il ne doit pas être relégué au passé. « On ne veut pas être un souvenir », affirme-t-elle, mais un présent et un avenir.

Face à cette situation, l’exposition se veut aussi un acte de solidarité, puisque l’IMA annonce une contribution financière destinée à soutenir la préservation du patrimoine libanais, notamment via des organisations spécialisées.

D’autres acteurs, comme l’Œuvre d’Orient, se mobilisent également. Ces initiatives rappellent que la protection du patrimoine dépasse les frontières nationales et engage une responsabilité collective.

Enfin, la dimension politique de l’événement est manifeste. La présence annoncée d’Emmanuel Macron et de plusieurs ministres souligne l’importance accordée au Liban par la France.

Au-delà du geste diplomatique, cette mobilisation traduit une volonté de soutenir un pays ami et de défendre, à travers lui, une certaine idée de la culture comme bien commun de l’humanité.

L’exposition doit durer jusqu’au 23 août.