L’échec de la Grande-Bretagne à honorer les troupes musulmanes entache son histoire

Les troupes indiennes servant avec l'armée britannique prient à l'extérieur de la mosquée Shah Jahan à Woking, dans le comté du Surrey, en Grande-Bretagne. (Getty Images)
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Publié le Samedi 01 mai 2021

L’échec de la Grande-Bretagne à honorer les troupes musulmanes entache son histoire

  • Environ 400 000 soldats musulmans se sont battus pour la Grande-Bretagne pendant la Première Guerre mondiale et 2,5 millions pour la France et la Russie, dans une guerre qui n'était pas la leur
  • Les récits de respect et de loyauté qui existaient entre les soldats de toutes confessions et dans les circonstances les plus horribles sont plus pertinents que jamais

Environ 400 000 soldats musulmans se sont battus pour la Grande-Bretagne pendant la Première Guerre mondiale et 2,5 millions pour la France et la Russie, dans une guerre qui n'était pas la leur

Les récits de respect et de loyauté qui existaient entre les soldats de toutes confessions et dans les circonstances les plus horribles sont plus pertinents que jamais

Plus d'un siècle après les faits, l’ombre de l'empire hante toujours les gouvernements aujourd'hui. La semaine même où la Turquie a subi des pressions liées au massacre des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale, le Royaume-Uni s'est retrouvé dans l’embarras concernant des questions impériales.

La semaine dernière, le secrétaire britannique à la défense a été obligé de s'excuser de la négligence institutionnelle des gouvernements britanniques successifs. Il a été reproché à ces derniers de ne rendre que médiocrement hommage aux troupes noires, asiatiques et arabes qui s’étaient battues pour les alliés pendant les deux guerres mondiales. La colère que suscite le sujet met une fois de plus en évidence combien l'histoire des deux conflits a été mal documentée et combien le rôle des troupes musulmanes, en particulier, a été entièrement sous-estimé.

Environ 400 000 soldats musulmans se sont battus pour la Grande-Bretagne pendant la Première Guerre mondiale et 2,5 millions pour la France et la Russie, dans une guerre qui n'était pas la leur. Il est de plus en plus clair que leur rôle a été minoré et qu’on l’a bien peu célébré, si on le met en regard avec les nombreux récits sur les troupes occidentales relatés dans les poèmes, les journaux et d’autres écrits. À cela vient s’ajouter la négligence dont on fait preuve vis-à-vis de la contribution des troupes noires. Ces sujets sont venus rappeler aux gouvernements d’aujourd’hui les préjugés de leurs prédécesseurs.

Les grandes retombées de la semaine dernière sont survenues en raison d'un rapport du comité spécial nommé par la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth (CWGC) pour sonder les débuts de la Commission impériale des sépultures de guerre (IWGC) et «identifier les inégalités dans la manière dont l'organisation a commémoré les morts de l’Empire britannique des deux guerres mondiales». S'il n'est pas surprenant que l'IWGC ait commémoré à tort, ou pas du tout, les soldats de certains groupes ethniques, l'ampleur des conclusions du rapport a ébranlé à la fois le ministère de la Défense et le CWGC.

Alors que le grade des soldats, quelle que soit leur religion, était censé être commémoré de manière identique – avec le nom gravé soit sur une pierre tombale sur une tombe identifiée ou sur un mémorial aux disparus –, le rapport a révélé qu'au moins 116 000 victimes de la guerre mondiale, principalement africaines et du Moyen-Orient, «n'ont pas été commémorées par leur nom ou n’ont peut-être pas du tout été commémorées».

Ce chiffre pourrait potentiellement atteindre 350 000, la plupart des troupes coloniales n'ayant été célébrées que par des mémoriaux qui ne portaient pas leur nom. Les décisions qui ont conduit à ce mépris pour les sacrifices des troupes coloniales commencent à apparaître, et elles montrent qu’elles sont le fait du racisme de certains décideurs politiques qui considéraient les troupes autochtones comme suffisamment dignes pour se battre, mais pas assez humaines pour être commémorées.

Un échange de 1923 entre Frederick Gordon  Guggisberg, le gouverneur de la colonie de la Côte-de-l’Or (colonie britannique dans ce qui est aujourd'hui le Ghana), et Arthur Browne, de l'IWGC, révèle que la commémoration individuelle des troupes a été jugée superflue car «le natif moyen de la Côte-de-l’Or ne comprendrait ni n'apprécierait une pierre tombale».

Le rapport indique que les troupes coloniales étaient qualifiées de «semi-sauvages» et d’«à peine civilisées pour apprécier un tel mémorial». Il a été ajouté qu’«ériger des monuments commémoratifs individuels représenterait un gaspillage d'argent public». Compte tenu du racisme latent qui a conduit à ces décisions, il n'est guère surprenant que le Premier ministre du Royaume-Uni, Boris Johnson, ait présenté la semaine dernière des «excuses sans réserve» au sujet de ces résultats.

L'épisode entier a laissé au gouvernement beaucoup de questions et très peu de réponses. Le sort de 350 000 militaires, pour la plupart égyptiens et est-africains, il y a un siècle, n'explique peut-être pas immédiatement le tollé actuel, mais, dans le contexte du «blanchiment» constant de l'histoire des deux guerres mondiales, il est peu probable que cette crise se dissipe sans un effort concerté du gouvernement.

À une époque où l'Europe se débat pour trouver la meilleure manière d'intégrer ses citoyens musulmans, les récits de respect et de loyauté qui existaient entre les soldats de toutes confessions et dans les circonstances les plus horribles sont plus pertinents que jamais. Étant donné que la contribution des troupes coloniales était essentielle au maintien de la supériorité numérique des alliés, la sensibilisation du public à leur implication pourrait vraiment contribuer à contrer le sentiment anti-islamique croissant en Europe. Cela permettrait également d’offrir aux communautés d'immigrants un sentiment d'appartenance plus fort.

Cette question est venue rappeler aux gouvernements actuels les préjugés de leurs prédécesseurs.

Zaid M. Belbagi

Le gouvernement, sous pression pour reconnaître le rôle des troupes coloniales à la lumière de la négligence historique par rapport à leur contribution, aura à cœur d’agir. Cette question ayant fait l'objet de très peu d'attention, il est encourageant, par conséquent, que le National Muslim War Memorial Trust ait été récemment créé par Lord Sheikh, aux côtés de Lord Lexden et du major-général, Charles Fattorini.

Avec pour mission d'ériger un mémorial permanent aux troupes musulmanes qui ont servi dans les forces armées britanniques, il visera à lutter contre la sous-estimation générationnelle de leur contribution tout en éduquant les jeunes sur leur rôle. Pour Lord Sheikh, l'importance centrale du projet est «de combattre l'islamophobie pour encourager les gens à réaliser les sacrifices consentis par les musulmans pour préserver l'Union Jack».

Reste à déterminer si le gouvernement apporte une contribution valable à ces travaux. Pour l’instant, l’incapacité du Royaume-Uni à commémorer correctement les victimes musulmanes entache l’histoire du pays.

Zaid M. Belbagi est commentateur politique et conseiller auprès de clients privés entre Londres et le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Twitter: @Moulay_Zaid

Avertissement: les opinions exprimées par les rédacteurs dans cette section sont les leurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News