Le chaos et la vacance de pouvoir au Soudan, des menaces pour la sécurité mondiale

Des soldats de l'armée soudanaise circulent près de chars stationnés dans une rue du sud de Khartoum, le 6 mai 2023, dans un contexte de combats contre le groupe paramilitaire des Forces de soutien rapide (Photo, AFP).
Des soldats de l'armée soudanaise circulent près de chars stationnés dans une rue du sud de Khartoum, le 6 mai 2023, dans un contexte de combats contre le groupe paramilitaire des Forces de soutien rapide (Photo, AFP).
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Publié le Lundi 08 mai 2023

Le chaos et la vacance de pouvoir au Soudan, des menaces pour la sécurité mondiale

  • Le conflit meurtrier qui sévit dans ce pays pauvre de 45 millions d'habitants en fait une cible stratégique pour les groupes extrémistes régionaux
  • L'Afrique du Nord, l'Afrique centrale et la Corne de l'Afrique comptent déjà de nombreuses organisations islamiques radicales lourdement armées

DUBAÏ: La lutte pour le pouvoir entre le dirigeant de facto du Soudan et commandant des Forces armées soudanaises (FAS), le général Abdel Fattah Al-Burhane, et le général Mohammed Dagalo et ses Forces de soutien rapide (FSR), fait rage depuis maintenant trois semaines.

Les tensions provoquées par l'intégration prévue du groupe paramilitaire de Dagalo dans l'armée soudanaise se sont transformées en conflit le 15 avril, lorsque les deux anciens alliés, qui avaient collaboré pour renverser le dictateur Omar el-Béchir il y a moins de quatre ans, se sont affrontés, plongeant le pays dans le chaos.

Les spécialistes de l'Afrique et les experts en géopolitique se demandent notamment si une querelle amère et prolongée entre les deux généraux ne risque pas de produire au Soudan ce que des conflits internes similaires ont provoqué au cours des dernières décennies dans deux grands pays d'Afrique du Nord, aujourd'hui largement ingouvernés, à savoir la Libye et la Somalie.

Les administrations américaines considèrent depuis 25 ans que le Soudan revêt une importance géostratégique pour leurs intérêts, tant en Afrique qu'au Moyen-Orient. Au début des années 1990, sous l'influence du Front national islamique (FNI), le gouvernement soudanais s'est montré accueillant à l'égard de groupes militants de tous bords, notamment Al-Qaïda.

Les États-Unis inscrivent en 1993 le Soudan sur leur liste des États soutenant le terrorisme, mais dès 1996, le pays est considéré comme un refuge et un centre de liaison et d'entraînement pour plusieurs organisations terroristes internationales, principalement d'origine moyen-orientale. En mai de la même année, après l'adoption de trois résolutions cruciales du Conseil de sécurité des Nations unies, le Soudan ordonne l'expulsion du chef d'Al-Qaïda, Oussama ben Laden, de son territoire.

Usine pharmaceutique de Khartoum, bombardé par les forces américaines, en août 1998 (Photo, AFP).

Deux ans plus tard, en représailles aux attentats meurtriers du 7 août contre deux ambassades américaines en Afrique de l'Est, l'administration de Bill Clinton ordonne des frappes de missiles de croisière sur une usine pharmaceutique à Khartoum, arguant que le site est utilisé par Al-Qaïda pour produire des ingrédients destinés à la fabrication d'armes chimiques.

EN chiffres

800 000 – Nombre total prévu de personnes fuyant le conflit au Soudan, selon les estimations de l'Agence des Nations unies pour les réfugiés.

700 – Nombre de morts dans le conflit, selon l'organisation à but non lucratif Armed Conflict Location and Event Data Project (ACLED).

1 700 – Nombre de personnes blessées au cours des onze premiers jours du conflit, selon les estimations de l'ACLED.

Le Soudan a toutefois respecté, au cours des dix dernières années, ses engagements dans le cadre des accords de paix conclus au Darfour et dans la région devenue le Sud-Soudan, et a maintenu la coopération avec ses partenaires internationaux dans le domaine de la lutte contre le terrorisme. Mais ces acquis sont en péril, car ce pays appauvri de 45 millions d'habitants s'enfonce dans l'anarchie, le crime organisé et l'effondrement économique.

Ces dernières semaines, certains quartiers de Khartoum se sont transformés en zones de guerre et les civils ont fui vers les pays voisins, dont la situation est déjà fragile en raison des risques et des vulnérabilités auxquels ils sont confrontés. Selon les estimations récentes de l'Agence des Nations unies pour les réfugiés, 800 000 personnes devraient fuir le conflit, dont de nombreux réfugiés d'autres pays.

Les affrontements ont tué environ 700 personnes jusqu'à présent, la plupart d'entre elles à Khartoum et dans la région occidentale du Darfour, selon Armed Conflict Location and Event Data Project (ACLED).

Une patrouille des FSR près du palais présidentiel de Khartoum, le 1er mai 2023 (Photo, FSR via AFP).

Tandis que le nombre de victimes et de personnes déplacées continue d'augmenter et de faire frémir le monde, certains observateurs estiment que le conflit pourrait être le signe avant-coureur de conséquences dramatiques: la transformation du Soudan en un foyer pour le terrorisme.

Selon ces experts, si les combats se poursuivent et que les pertes militaires augmentent, ils risquent non seulement de créer des espaces non gouvernés que les terroristes pourront exploiter, mais aussi d'inciter les deux factions en conflit à conclure des accords avec des groupes militants régionaux, entraînant le pays dans un engrenage de guerres et d'anarchie.

La situation sécuritaire fragile, combinée à la crise économique, aux troubles sociaux et à l'instabilité des pays voisins, crée les conditions idéales pour le développement de groupes extrémistes, explique Hafed al-Ghwell, chargé de recherche à la Johns Hopkins Schools of Advanced International Studies.

Étant donné que le Soudan a déjà servi de refuge à des groupes extrémistes et qu'il est de plus en plus instable, des organisations terroristes telles que Daech et Al-Qaïda pourraient envisager d'y établir une nouvelle base. «Les deux groupes militants islamiques ont opéré au Soudan par le passé. Le potentiel d'émergence de Daech dans le pays est accentué par sa situation géographique», indique M. Al-Ghwell à Arab News.

«Partageant une frontière avec la Libye, le Tchad et la Somalie, où des groupes extrémistes violents continuent d'opérer, la porosité des frontières et la faiblesse des infrastructures de sécurité dans la région créent des conditions parfaites pour le déplacement des terroristes et l'acheminement d'armes, de produits de contrebande et d'autres marchandises illicites.»

Des recrues de la milice Al-Shabab dans la capitale somalienne de Mogadiscio (Photo, AFP).

Tous ces éléments inquiètent non seulement le Moyen-Orient, mais aussi l'Europe et le reste du monde, estime M. Al-Ghwell.

En raison de sa position stratégique, au bord de la mer Rouge, de la Corne de l'Afrique et de la région du Sahel, le Soudan est touché par plusieurs différends régionaux. Par exemple, les relations du pays avec l'Éthiopie voisine se sont dégradées en raison de tensions liées à des terres agricoles contestées le long de la frontière.

Le continent africain abrite également des groupes terroristes tels que Boko Haram au Nigeria, Al-Shabaab en Somalie et Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), qui opère en Afrique du Nord-Ouest et dans la région du Sahel. Boko Haram et Al-Shabaab ont également des liens avec Al-Qaïda.

M. Al-Ghwell estime que le retour des Frères musulmans, qui étaient auparavant l'un des principaux soutiens du régime soudanais, pourrait être inquiétant.

«Il est essentiel que la communauté internationale reste vigilante et surveille les activités des Frères musulmans et de leurs partisans. Les escalades passées au Soudan, y compris une tentative de coup d'État militaire ratée en septembre 2021, ont été imputées aux Frères musulmans», affirme-t-il.

«Bien qu'il soit difficile de prédire avec certitude la probabilité exacte du retour des Frères musulmans, plusieurs facteurs suggèrent que le groupe pourrait faire son retour au Soudan.»

Des combattants de Daesh paradant dans une rue de Sirte, en Libye, en février 2015 (Photo, AFP).

L'histoire des Frères musulmans dans le pays remonte aux années 1950 lorsque le groupe a créé sa première branche soudanaise. Il a renforcé sa présence au Soudan au cours des décennies suivantes, atteignant son apogée en 1989 avec la prise du pouvoir par le Front national islamique (FNI), soutenu par les Frères musulmans.

Dirigé par l'officier militaire et futur chef d'État soudanais Omar el-Béchir, le FNI, rebaptisé Parti du congrès national (PCN) à la fin des années 1990, a dominé la politique soudanaise jusqu'au coup d'État soudanais de 2019. Le gouvernement d’El-Béchir a été accusé de violations massives des droits de l'homme, notamment d'avoir soutenu les milices Janjaweed lors de la guerre au Darfour en 2004.

Après 2019, le PCN a été officiellement interdit et contraint à la clandestinité. Toutefois, compte tenu du chaos croissant au Soudan, le climat politique instable du pays pourrait offrir des conditions favorables au retour des Frères musulmans.

«Si les Frères musulmans réapparaissent au Soudan et consolident leurs acquis, ils pourraient constituer une menace importante pour le pays et pour ses voisins. L'idéologie du groupe pourrait conduire à une répression appuyée par l'État des libertés civiles et des droits de l'homme au Soudan, ce qui alimenterait les troubles et risquerait de déboucher sur de nouvelles violences», poursuit M. Al-Ghwell.

«En outre, les Frères musulmans soutiennent traditionnellement des groupes militants et des idéologies extrémistes. Si le groupe devait prendre le pouvoir au Soudan, il pourrait offrir un refuge à des organisations terroristes et constituer une menace pour la stabilité régionale.»

Des officiers militaires saluent le général Omar Al-Bashir lors de sa prise de pouvoir, le 30 juin 1989 (Photo, AFP).

La guerre au Yémen semblant progresser à un rythme plus lent, le groupe Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) risque de représenter une autre menace majeure s'il cherche à transférer ses opérations au Soudan.

Selon M. Al-Ghwell, en l'absence d'une infrastructure de sécurité adéquate, il sera relativement facile pour le groupe AQPA d'acheminer des combattants et des armes au Soudan afin d'y soutenir des cellules, ou d'utiliser le pays comme point de transit pour soutenir les opérations de l'AQMI.

«Un article récent du Long War Journal indique qu'un idéologue d'Al-Qaïda a appelé à la guerre sainte au Soudan et a fourni des lignes directrices aux partisans désireux de rejoindre le combat. Le livre, rédigé par l'idéologue Abu Hudhayfah al-Sudani et publié par une maison d'édition extrémiste qui serait liée à l'AQPA, fournit une justification idéologique et des directives pour mener une guerre sainte contre l'État soudanais, ainsi que des règles à suivre par les extrémistes potentiels lors de la formation d'une nouvelle entité», ajoute M. Al-Ghwell.

Plusieurs accords de cessez-le-feu ont été conclus entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide depuis le début des combats au Soudan, mais ils ont été rapidement rompus, les deux parties se renvoyant la responsabilité de cet échec.

Pour M. Al-Ghwell, l'aide humanitaire (eau, abris, nourriture et assistance médicale) doit être apportée aux civils fuyant le pays ainsi qu'aux personnes déplacées à l'intérieur du pays. Un soutien financier est également indispensable pour stabiliser l'économie et empêcher la résurgence de l'extrémisme.

La communauté internationale devrait prendre des mesures préventives en partageant ses renseignements et en formant les forces de sécurité soudanaises afin de prévenir la prolifération de groupes extrémistes qui pourraient tirer parti de la vacance du pouvoir.

Le Soudan a de longue date abrité des groupe extrémistes en son sein (Photo, AFP).

Il semble difficile de prévoir la fin des combats entre Al-Burhane et Dagalo. Les deux factions ont revendiqué le contrôle territorial de zones clés à Khartoum et dans d'autres parties du pays.

Fayez, un civil soudanais qui a souhaité n'être identifié que par son prénom, a fait part à Arab News de ses réflexions sur la nécessité de fuir son pays et de ses craintes pour l'avenir. Exténué, il venait d'effectuer un périlleux voyage du Soudan vers l'Égypte, en passant par la frontière nord, en compagnie de sa nouvelle épouse.

«Nous avons réussi, nous avons survécu. Je ne sais pas ce que deviendra le Soudan; j'ai peur d'y penser. Au lieu de se réveiller au son de la prière, mes proches qui sont toujours bloqués là-bas se réveillent au bruit des explosions», confie M. Fayez.

«Je prie pour leur sécurité, je prie pour mon pays, je prie pour que nous ne devenions pas la pire version de nous-mêmes et la pire et mauvaise version de l'islam, et que nous ne nous entretuions pas sous de fausses idéologies.»

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


Liban: Israël dit avoir mené mercredi sa "plus grande frappe coordonnée" contre le Hezbollah depuis le 28 février

« De la fumée s’élève du site d’une frappe israélienne ayant visé une zone à Beyrouth le 8 avril 2026. Israël a lancé une série de frappes sur Beyrouth le 8 avril, l’attaque la plus violente contre la capitale libanaise depuis le début de la guerre. (AFP)
« De la fumée s’élève du site d’une frappe israélienne ayant visé une zone à Beyrouth le 8 avril 2026. Israël a lancé une série de frappes sur Beyrouth le 8 avril, l’attaque la plus violente contre la capitale libanaise depuis le début de la guerre. (AFP)
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  • L’armée israélienne a mené la plus vaste frappe coordonnée contre le Hezbollah depuis le début du conflit, visant une centaine de cibles à Beyrouth, dans la Bekaa et le sud du Liban
  • Malgré le cessez-le-feu avec l’Iran, Israël confirme que le Liban n’est pas concerné et que les opérations contre le Hezbollah vont se poursuivre

BEYROUTH: L'armée israélienne a annoncé avoir frappé mercredi une centaine d'objectifs du Hezbollah à travers le Liban, affirmant qu'il s'agissait de "la plus grande frappe coordonnée" contre le mouvement pro-iranien depuis le déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l'Iran, le 28 février.

"En l'espace de 10 minutes et simultanément dans plusieurs zones, [les forces israéliennes ont attaqué] une centaine de postes de commandement et d'infrastructures militaires" du mouvement islamiste libanais à travers le pays voisin, indique un communiqué militaire israélien.

Les frappes ont visé des objectifs à Beyrouth, dans la plaine de la Bekaa (est du Liban) ainsi que dans le sud du pays, selon l'armée israélienne.

Les frappes israéliennes sur Beyrouth, les plus violentes depuis le début de la guerre, ont provoqué des scènes de panique dans la capitale à une heure de grande affluence, selon des journalistes de l'AFP.

Ennemi d'Israël et allié de Téhéran, le Hezbollah s'était joint le 2 mars à la guerre régionale.

Le cessez-le-feu de 15 jours avec l'Iran décrété dans la nuit par le président américain Donald Trump "n'inclut pas le Liban", a affirmé le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. "La bataille continue au Liban, a ensuite déclaré l'armée israélienne

"Nous continuerons de frapper l'organisation terroriste Hezbollah et exploiterons chaque occasion qui se présente sur le plan opérationnel", a dit le lieutenant-général Eyal Zamir, chef d'état-major de l'armée, cité dans un communiqué militaire.

"Nous ne transigerons pas sur la sécurité des habitants du nord d'Israël [et] nous continuerons de frapper avec détermination", a-t-il ajouté.

L'armée israélienne avait annoncé mardi avoir achevé dans le sud du Liban le déploiement de ses troupes au sol jusqu'à une "ligne de défense avancée" destinée à maintenir le nord d'Israël à l'abri des tirs de roquettes antichars du Hezbollah, dont la portée est évaluée à une dizaine de kilomètres.


Le Liban fait état de huit morts dans une frappe israélienne à Saïda

Des secouristes se rassemblent sur le site d’une frappe aérienne israélienne ayant visé un véhicule à Saïda, au Liban, le 8 avril 2026. (AFP)
Des secouristes se rassemblent sur le site d’une frappe aérienne israélienne ayant visé un véhicule à Saïda, au Liban, le 8 avril 2026. (AFP)
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  • Une frappe israélienne à Saïda, au Liban, a fait au moins 8 morts et 22 blessés parmi les civils, causant d’importants dégâts sur le front de mer
  • L’attaque survient malgré l’annonce d’un cessez-le-feu entre les États-Unis, l’Iran et leurs alliés, dont l’application au Liban reste floue et contestée

BEYROUTH: Une frappe israélienne a fait huit morts dans la ville libanaise de Saïda, a annoncé mercredi le ministère libanais de la Santé, alors que Washington et ses alliés se sont mis d'accord pour un cessez-le-feu avec l'Iran.

"La frappe de l'ennemi israélien sur Saïda, dans le sud du Liban, a fait, selon un bilan provisoire, huit morts parmi la population civile et 22 blessés", a indiqué le ministère dans un communiqué.

Un photographe de l'AFP présent sur les lieux de l'attaque, qui a touché le front de mer de cette ville côtière, a vu des flammes s'élever d'un café aux vitres brisées qui jonchaient la chaussée.

Les pompiers s'efforçaient d'éteindre l'incendie tandis que l'armée bouclait le secteur. Des voitures stationnées à proximité ont également été endommagées.

"Nous avons été informés d'une frappe sur la route du front de mer à Saïda. Nous avons envoyé deux équipes, mais celles-ci ont demandé des renforts en raison du nombre élevé de victimes", a indiqué à l'AFP Louay Sabeh, secouriste au sein d'une association locale.

Les équipes de secours ont transporté au moins six blessés depuis les lieux de l'attaque, a-t-il précisé.

Cette frappe est survenue peu avant que le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif affirme que les Etats-Unis, l'Iran et leurs alliés avaient accepté un cessez-le-feu de deux semaines "partout", y compris au Liban.

Le Pakistan a joué le rôle de médiateur entre les Etats-Unis et l'Iran dans le but de mettre fin à plus de cinq semaines de guerre au Moyen-Orient.


Moustapha Barghouti : la loi israélienne sur la peine de mort est un permis de tuer des Palestiniens

Des manifestants se rassemblent devant la Knesset, le parlement israélien, à Jérusalem, le 31 mars 2026, lors d’une manifestation contre l’adoption d’une loi autorisant la peine de mort contre les Palestiniens. (AFP)
Des manifestants se rassemblent devant la Knesset, le parlement israélien, à Jérusalem, le 31 mars 2026, lors d’une manifestation contre l’adoption d’une loi autorisant la peine de mort contre les Palestiniens. (AFP)
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  • La nouvelle loi israélienne sur la peine de mort pour les Palestiniens est perçue par Moustapha Barghouti comme un instrument légal autorisant des exécutions extrajudiciaires et approfondissant l’apartheid 
  • Barghouti appelle à la résilience palestinienne et à une pression internationale concrète, notamment sanctions et boycott, pour contrecarrer la politique israélienne 

PARIS : Au milieu du fracas de la guerre israélo-américaine contre l’Iran, la question palestinienne semble occultée. Pourtant, sur le terrain, aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie, Israël poursuit son entreprise de destruction et de déshumanisation du peuple palestinien, affranchi de toute contrainte.

Profitant du tumulte mondial, le gouvernement israélien a adopté récemment une loi instaurant la peine de mort par pendaison pour des Palestiniens détenus dans ses prisons. Que signifie pratiquement cette loi pour les Palestiniens, et que cherche Israël par son instauration ?

Le secrétaire général de l’Initiative nationale palestinienne, Moustapha Barghouti, explique à Arab News en français que cette loi « marque un tournant d’une gravité historique ».

D’une voix calme, mais empreinte de conviction et de fermeté, le médecin et dirigeant politique palestinien ne mâche pas ses mots : « Cette loi n’est pas seulement un instrument juridique supplémentaire dans l’arsenal israélien, mais l’expression d’une dérive politique profonde qui autorise ouvertement l’élimination des Palestiniens. »

« Ce qui se passe n’est pas simplement l’adoption d’une loi », insiste-t-il. « Ce que nous voyons aujourd’hui est une dérive fasciste en Israël. »

À la tête de l’Initiative nationale palestinienne, qui n’a pas d’aile armée, Barghouti s’est imposé au fil du temps comme le porte-voix de la cause palestinienne, avec comme marque de fabrique une intonation de voix douce et incisive à la fois, souvent déstabilisante pour ses contradicteurs.

Barghouti attribue l’initiative de ce texte de loi au ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, figure de l’extrême droite radicale, mais il souligne que « le problème dépasse largement un seul homme. »

Selon ce communiquant hors pair, doublé d’un homme politique d’une profonde connaissance des arcanes de la politique israélienne, la véritable alerte réside dans le soutien massif dont la loi a bénéficié au Parlement israélien.

« Près des deux tiers des députés de la Knesset ont voté en sa faveur, y compris certains représentants de l’opposition, comme Avigdor Lieberman », un consensus qui révèle, selon lui, « une transformation plus profonde de la société israélienne. »

« La loi n’est qu’un symptôme, car la dérive fasciste de la société israélienne est aujourd’hui très avancée », affirme-t-il.

Cette évolution se manifeste à travers plusieurs phénomènes simultanés : la guerre menée à Gaza, l’intensification de la colonisation en Cisjordanie et, désormais, l’adoption d’une législation qui viserait spécifiquement les prisonniers palestiniens.

Pour Barghouti, la portée réelle de la loi dépasse la question de la peine de mort elle-même, car dans les faits, elle institue « une justice fondamentalement discriminatoire ». « Cette loi approfondit le système d’apartheid », affirme-t-il.

Selon cette logique, un Palestinien accusé d’avoir tué un Israélien pourrait être condamné à mort, mais lorsqu’un Israélien tue un Palestinien, affirme Barghouti, « l’impunité est souvent la règle. »

Pour lui, la loi fonctionne comme « un permis de tuer des Palestiniens » et légitime également, selon lui, « les exécutions extrajudiciaires déjà observées sur le terrain. »

Barghouti estime qu’entre mille et deux mille Palestiniens à Gaza ont déjà été victimes d’exécutions extrajudiciaires, de même en Cisjordanie, où il évoque de nombreux cas de tirs mortels sans poursuites judiciaires, dont l’assassinat récent d’une famille civile dans la région de Tubas.

Interrogé sur les détenus concernés par la loi, Barghouti se montre catégorique : « Tous les prisonniers palestiniens sont menacés », affirme-t-il. Même ceux qui ont déjà été jugés pourraient voir leurs dossiers rouverts si « les autorités israéliennes décident de réexaminer certaines affaires. »

Environ 10 000 Palestiniens sont aujourd’hui détenus dans les prisons israéliennes, parmi lesquels 300 enfants et 75 femmes. Un grand nombre d’entre eux sont détenus sous le régime de la détention administrative, qui permet d’emprisonner une personne sans inculpation ni procès, pour des périodes renouvelables.

Les conditions de détention sont particulièrement dures : « Ils sont privés de soins, soumis à la faim, aux abus et à des conditions extrêmement difficiles », explique Barghouti.

Depuis le 7 octobre, affirme-t-il, 90 prisonniers palestiniens seraient morts en détention. Depuis 1967, le nombre total de détenus morts dans les prisons israéliennes atteindrait 322.

La situation dans la bande de Gaza reste, selon Mustafa Barghouti, catastrophique. Il affirme qu’Israël n’a jamais véritablement respecté le cessez-le-feu annoncé.

Depuis son entrée en vigueur, 720 Palestiniens auraient été tués et plus de 2 000 blessés, alors que les bombardements continuent quotidiennement, y compris au cœur de la ville de Gaza.

Mais l’aspect le plus dramatique, selon lui, concerne la situation humanitaire. L’accord de cessez-le-feu prévoyait l’entrée de 600 camions d’aide humanitaire par jour ; or, selon Barghouti, les livraisons restent très en deçà de ce chiffre, puisque certains jours, explique-t-il, à peine 56 camions ont été autorisés à entrer.

Plus grave encore, aucun matériel médical n’aurait été autorisé à entrer depuis le début du cessez-le-feu : « Des hôpitaux entiers risquent de cesser de fonctionner », avertit-il. Même les dentistes, dit-il, ont récemment lancé un appel pour signaler qu’ils ne disposaient plus de matériel de base pour traiter leurs patients.

En Cisjordanie, la situation n’est guère plus réjouissante. Barghouti décrit une situation d’escalade permanente : les raids militaires et les arrestations se poursuivent quotidiennement, et les attaques de colons armés se multiplient.

Barghouti assure que ces groupes agissent avec la protection de l’armée israélienne et affirme que 71 communautés palestiniennes ont déjà été expulsées de leurs terres.

Ces expulsions, souligne-t-il, s’inscrivent dans une stratégie visant à s’emparer progressivement de la Cisjordanie, dont « Israël contrôle désormais plus de 40 % ».

Face à cette situation, Mustafa Barghouti balaye du revers de la main un changement interne en Israël : « Cette société s’est tournée vers le fascisme », affirme-t-il.

Pour lui, deux facteurs seront déterminants pour l’avenir. Le premier est la résilience du peuple palestinien sur sa terre, car « le projet sioniste ne peut réussir que s’il parvient à expulser les Palestiniens de leur terre, comme en 1948. »

Le second facteur est la pression internationale. Barghouti estime que les déclarations et condamnations ne suffisent plus : « Israël ne se laissera pas dissuader par des discours. »

La seule solution, selon lui, serait l’imposition de sanctions internationales et d’un boycott global d’Israël.

Malgré la dureté du contexte, Barghouti affirme ne pas se sentir seul : « Ma relation n’est pas avec les gouvernements », conclut-il, « ma relation est avec les peuples, et je sais que les peuples comprennent ce qui se passe. »