Vacciner les Palestiniens: une logique politique et une obligation qui incombe à Israël

Un homme se fait vacciner sur la place Rabin à Tel-Aviv, en Israël, la veille du Nouvel An. (Reuters)
Un homme se fait vacciner sur la place Rabin à Tel-Aviv, en Israël, la veille du Nouvel An. (Reuters)
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Publié le Jeudi 04 février 2021

Vacciner les Palestiniens: une logique politique et une obligation qui incombe à Israël

Vacciner les Palestiniens: une logique politique et une obligation qui incombe à Israël
  • Israël privilégie une approche juridique «souple» qui consiste à agir en Cisjordanie et à Gaza au gré des circonstances
  • Le soutien actif d’Israël en termes de campagne de vaccination permettrait de sauver la vie à un grand nombre de Palestiniens

Peu importent les circonstances ou les motivations qui animent le gouvernement israélien – et en particulier celles de la personne qui le dirige –, il mérite toutes les louanges pour la rapidité avec laquelle il a mené son opération de vaccination, en dépit de la manière dont il a géré la pandémie jusqu’à présent. En effet, plus d’un tiers de la population a déjà reçu une première dose du vaccin, et pour la moitié d’entre eux également la seconde. Il s’agit là de la campagne de vaccination contre la Covid-19 la plus rapide au monde.

Selon certaines informations, Israël a obtenu un nombre de vaccins qui dépasse ses besoins. Ces vaccins sont désormais disponibles dans le pays ou sont en route. Cet exploit est impressionnant, à tous les égards. Pourquoi donc aucun membre du Cabinet, sans parler du Premier ministre, Benjamin Netanyahou, n’a-t-il pu comprendre à quel point il est important d’inclure les Palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza dans le programme de vaccination? Comment se fait-il que personne n’ait trouvé le moindre souffle d’humanité, voire la sagesse politique, pour y penser?


Il a fallu que l’autorité militaire israélienne dans les territoires occupés se montre très ferme pour que le gouvernement israélien, réticent, consente la semaine dernière à livrer seulement 5 000 doses de vaccins au personnel médical palestinien. Aucune raison, même égoïste, ne peut empêcher Israël de collaborer étroitement avec l’Autorité palestinienne (AP) et avec les organisations humanitaires internationales afin de lancer un programme de vaccination pour les 4,5 millions de Palestiniens qui vivent sous occupation.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, les territoires occupés comptent plus de 176 000 personnes infectées par la Covid-19 et plus de 1 900 décès dus au virus. La vaccination représente donc une question de vie ou de mort, et les Nations unies l’ont bien rappelé à Israël le mois dernier.

Après tout, ce serait moralement une bonne chose à faire. Elle permettrait à Israël de remplir ses obligations, conformément au droit international, et relève de la logique même de la lutte contre la propagation de la pandémie sur un si petit territoire et contre ses répercussions sur Israël. En outre, cette initiative permettrait de renforcer la confiance mutuelle, sans constituer pour autant un simple exercice visant à rehausser la réputation internationale d’Israël. Au milieu de la complexité des relations israélo-palestiniennes, c’est l’une des rares occasions où le scénario «tout le monde a gagné» se présente; une occasion que l’actuel gouvernement israélien est disposé à laisser passer, sans aucun motif valable.


Les articles 55 et 56 de la quatrième Convention de Genève stipulent qu’une puissance occupante est tenue de veiller à la santé de la population occupée. La Convention rappelle clairement que la puissance occupante est tenue de garantir l’approvisionnement médical à la population et, plus précisément, de «contrer la propagation des maladies contagieuses et des épidémies». On ne saurait être plus clair là-dessus.


Cependant, Israël privilégie une approche juridique «souple» qui consiste à agir en Cisjordanie et à Gaza au gré des circonstances. Pour ce qui est de la sécurité de ces régions, de la confiscation des terres ou de la construction de colonies, Israël agit comme s’il avait le droit de les contrôler dans leur intégralité. En revanche, lorsqu’il s’agit d’obligations, le gouvernement israélien s’empresse de se cacher derrière le principe qui attribue à l’Autorité palestinienne la responsabilité d’assurer le bien-être des Palestiniens en Cisjordanie, et au Hamas celle de veiller au bien-être des Palestiniens de la bande de Gaza. Cette approche comporte plus qu’un soupçon d’hypocrisie. En effet, par le biais de ses forces de sécurité, Israël exerce un contrôle quasi total sur ces deux parties de la Palestine, peu importe si les Israéliens y sont physiquement présents ou non.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, les territoires occupés comptent plus de 176 000 personnes infectées par la Covid-19 et plus de 1 900 décès dus au virus. La vaccination représente donc une question de vie ou de mort, et les Nations unies l’ont bien rappelé à Israël le mois dernier: «Moralement et légalement, un tel accès inégal aux soins médicaux nécessaires, en pleine crise sanitaire mondiale, la plus grave de ce siècle, est inadmissible.»

Dans une interview accordée à la BBC le mois dernier, le ministre israélien de la Santé, Yuli Edelstein, s’est vanté du programme de vaccination de son gouvernement. Toutefois, il a rejeté toute obligation légale de lancer un programme similaire au profit des Palestiniens. Il a catégoriquement soutenu que cette responsabilité incombait au ministre palestinien de la Santé, demandant avec désinvolture: «Quelle est précisément la responsabilité du ministre palestinien de la Santé – prendre soin des dauphins en Méditerranée?» Eh bien, la majorité des Palestiniens qui vivent en Cisjordanie ne peuvent pas passer une seule journée sur la plage, et encore moins s’occuper des dauphins, en raison de l’occupation israélienne et des restrictions qu’elle impose à leurs déplacements! Par ailleurs, le soutien actif d’Israël en termes de campagne de vaccination permettrait de sauver la vie à un grand nombre de Palestiniens.

Dans moins de deux mois, des élections législatives sont attendues en Israël. À la lumière de la multiplication des décès dus à la Covid-19, des répercussions économiques, sociales et psychologiques dévastatrices, et compte tenu de la fragilité de la population après trois confinements, Netanyahou cherche désespérément à convaincre ses partisans de sa réussite. Voilà donc le déploiement accéléré du vaccin qui constitue un succès incontestable. D’ailleurs, les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza ne votent pas aux élections israéliennes, et la base du Premier ministre est loin d’éprouver de la sympathie pour leur sort. Par conséquent, ce dernier ne voit aucun intérêt politique à investir temps, énergie et argent dans un programme de vaccination destiné aux Palestiniens. L’approche de son gouvernement en matière de santé publique des Palestiniens est consternante, empreinte de cynisme politique et correspond à une négligence à caractère criminel.

Pas besoin de rappeler que l’Autorité palestinienne et le Hamas sont tenus de protéger leur peuple. Pourtant, ils n’agissent pas en tant qu’États souverains ou indépendants dans la plus grande partie de leurs actions. En outre, l’occupation, le blocus ainsi que la gouvernance palestinienne inadéquate et autoritaire ont plongé les deux parties de la Palestine dans une crise financière profonde, ce qui les empêche de mettre en place un programme de vaccination performant au niveau du pays. Mais sommes-nous disposés à tourner le dos à des millions de personnes uniquement parce que leurs occupants, tout comme leurs dirigeants, sont dans un état de dysfonctionnement majeur?

«Au milieu de la complexité des relations israélo-palestiniennes, c’est l’une des rares occasions où le scénario “tout le monde a gagné” se présente.» 

Israël fait figure de modèle en matière de vaccination collective contre la propagation de la Covid-19. Ne serait-ce donc pas réconfortant de voir le gouvernement israélien abandonner sa vision étiquetée qui assimile les Palestiniens à des ennemis, pour les considérer, avant tout, comme des êtres humains envers lesquels il assume une part de responsabilité? Le temps est venu pour le gouvernement israélien de répondre à l’appel lancé récemment par 200 rabbins, qui ont déclaré: «Le judaïsme nous dicte l’obligation morale de ne pas nous montrer indifférents face à la souffrance de notre voisin, mais plutôt de nous mobiliser et de lui offrir notre aide dans les moments difficiles.» Le temps est sans doute venu de prêter une oreille attentive à ce volet du judaïsme. Un changement inspirant en découlerait, et, par-dessus tout, des milliers de vies seraient sauvées.

Yossi Mekelberg est professeur de relations internationales à la Regent’s University à Londres, où il dirige le programme de relations internationales et de sciences sociales. Il est également chercheur associé au programme Mena à Chatham House. C’est un contributeur régulier de différentes publications internationales papier et en ligne.

Twitter: @YMekelberg

L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur arabnews.com