Mohammed al-Thani évoque «la profondeur de la culture arabe et islamique» à New York

Cheikh Mohammed Rachid al-Thani est le fondateur de l'Institute of Arab and Islamic Art basé à New York.
Cheikh Mohammed Rachid al-Thani est le fondateur de l'Institute of Arab and Islamic Art basé à New York.
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Publié le Vendredi 30 juin 2023

Mohammed al-Thani évoque «la profondeur de la culture arabe et islamique» à New York

  • Cheikh Mohammed Rachid al-Thani, «poète caché» autoproclamé, approchant la trentaine, s’est établi à New York en 2014
  • Le fondateur du nouvel Institute of Arab and Islamic Art s'entretient avec Arab News

NEW YORK: Cheikh Mohammed Rachid al-Thani, «poète caché» autoproclamé, approchant la trentaine, s’est établi à New York en 2014. Il a rapidement remarqué que si la ville accueillait un certain nombre d'institutions versant dans un certain créneau, dont l'Asia Society, le Jewish Museum et El Museo del Barrio, elle manquait d'espaces consacrés à l'art arabe et islamique, hormis quelques expositions éparses – généralement organisées par des Occidentaux – ou des espaces limités dans des endroits comme le Met.

Mohammed al-Thani estimait que le fait de sensibiliser le public à l'art des mondes arabe et islamique serait un moyen de lutter contre l'islamophobie et de présenter un discours sur ces mondes qui ne se concentre pas sur la violence et le terrorisme. Aussi a-t-il créé en 2027 l'Institute of Arab and Islamic Art («Institut des arts arabes et islamiques», IAIA), une organisation à but non lucratif dûment enregistrée. Bien que Mohammed al-Thani soit membre de la famille royale qatarie, l'IAIA est financé de manière indépendante.

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Cheikh Mohammed Rachid al-Thani, «poète caché» autoproclamé, approchant la trentaine, s’est établi à New York en 2014. (Photo fournie)

Sa première exposition, Exhibition 1, mettait en vedette quatre femmes artistes  – Dana Awartani, d’origine saoudienne; Monir Shahroudy Farmanfarmaian, de nationalité iranienne; Nasreen Mohamedi, de nationalité indienne; et l'Indienne New-Yorkaise, Zarina Hashmi – et se concentrait sur les éléments architecturaux et le design islamiques.

Le 15 mai, l'IAIA a ouvert ses portes pour une nouvelle exposition dans un autre lieu du centre-ville de New York, présentant des œuvres de la regrettée artiste moderniste iranienne Behjat Sadr, qui, selon la brochure de l'exposition, «a fait sauter le verrou du monde de l'art iranien prérévolutionnaire dominé par les hommes, en s'imposant comme l'une des artistes les plus en vue du XXe siècle avec ses abstractions gestuelles biomorphiques qui ont défié le statu quo établi.

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Œuvre de l'artiste saoudienne Dana Awartani lors de la première exposition collective de l'IAIA en 2017. (Photo fournie)

L'artiste Pooneh Maghazehe, basée à Brooklyn, a créé une œuvre spécifique pour le site, en l’occurrence la façade du bâtiment, lequel abrite un espace intime avec des objets sélectionnés à vendre en complément, notamment de beaux livres de grand format, des bibelots et des vêtements personnalisés de l'Est.

Dans cet entretien, Al-Thani évoque ses espérances pour l'IAIA, comment il a été inspiré par la Biennale des arts islamiques de Djeddah, et bien de choses encore.

Commençons par une question simple mais complexe: comment définissez-vous l'art arabe et islamique?

Le terme «art islamique» fait référence à certaines œuvres d’art produites dans une certaine sphère géographique. Mais il y a également des chrétiens arabes, et la majorité des musulmans ne sont pas arabes. Vous ressentez la diversité de l'architecture et du développement urbain – même dans le sud de l'Espagne, une partie de la nourriture et de la langue est inspirée par notre culture commune. L'idée fausse selon laquelle chaque musulman est arabe n'est tout simplement pas vraie.

L'Arabie saoudite a dernièrement organisé la première Biennale des arts islamiques à Djeddah. Comment le discours sur l'art arabe et islamique a-t-il évolué – ou pas – depuis le lancement de l'IAIA?

La Biennale d'art islamique de Djeddah était une plate-forme indispensable pour discuter non seulement des récits historiques autour de l'influence de l'art islamique, mais aussi pour mettre en avant la plate-forme diversifiée qui existe au sein de l'art islamique contemporain et le rôle qu'elle a eu à l'échelle mondiale. Sans la biennale de Djeddah, je n'aurais pas rencontré autant d'artistes avant-gardistes de la région qui proposent un langage visuel fascinant.

Quels sont vos espoirs pour l'IAIA?

Il existe un stéréotype selon lequel les femmes arabes n'ont pas de tribune et que leurs voix ne sont pas entendues. Cela peut être vrai dans certains cas, mais pas toujours. Nous regardons au-delà du genre, et nous regardons la qualité du travail. Lorsque nous concoctions la première exposition, les meilleures œuvres étaient créées par des artistes femmes et nous avons donc décidé de les mettre en valeur.

Cette exposition en cours est également consacrée à une artiste femme. Est-ce un choix délibéré?

J'ai six sœurs. Je suis leur seul frère. J'ai grandi avec des femmes et toutes les opportunités que j'ai eues ont également été offertes à mes sœurs. Je sais à quel point mes sœurs travaillent dur. C'est la raison pour laquelle, en ce qui me concerne, il est très facile de regarder au-delà du genre. Certes, dans certains domaines, les femmes n'ont pas l'égalité des chances, mais nous (à l'IAIA) devons pouvoir leur donner ces opportunités. J'ai été attiré par les œuvres d'artistes femmes. Le travail est consistant. L'approche artistique et stylistique est authentique et différente de celle que nous observons chez leurs homologues masculins, et il est de notre responsabilité d’apporter une perspective différente sur l'art produit dans le monde islamique. Nous ouvrons des portes aux gens afin qu'ils puissent découvrir des œuvres avec lesquelles ils n’avaient pas été en contact auparavant. 

Pourquoi avoir décidé de créer cet espace à New York, plutôt que dans une autre ville?

La ville est vraiment un haut lieu de l'art et de la culture. Quand je suis venu ici, j'ai vu que toutes les civilisations étaient représentées, sauf celles du monde arabe et islamique. Il existe de nombreux musées et fondations à New York qui présentent l'art islamique et arabe, mais en se basant sur un récit occidental. Les Occidentaux organisent les expositions et choisissent les artistes. Je pense que parfois, les stéréotypes viennent principalement des perspectives occidentales. Mais quand un institut est dirigé par des Arabes, vous avez un récit authentique. J'ai donc senti qu'il était temps pour nous de mettre en place un institut qui intéresserait la communauté. Nous introduisons la profondeur de la culture arabe et islamique.

Parlons de l'exposition en cours. Pourquoi le travail de Behjat Sadr est-il toujours d'actualité aujourd'hui?

Behjat a grandi à une époque où le climat sociopolitique et culturel était façonné par l'industrie pétrolière, et une grande partie de l'huile épaisse et des pigments qu'elle utilise dans ses peintures rappelle cela. Plusieurs décennies plus tard, la région est toujours définie par ses ressources naturelles et leur influence indéniable sur la nature, et c'est quelque chose que Behjat a intégré dans son travail il y a plus d'un demi-siècle. Au-delà des discussions entourant l’œuvre, il était également important de montrer à travers le travail de Behjat que les artistes de la région créaient des œuvres abstraites en même temps que l'Occident et participaient activement à ce mouvement.

Que représente l'IAIA pour vous personnellement?

Chaque matin, je me réveille et je veux m'assurer que ces artistes ont une plate-forme ici. Je veux m'assurer qu'ils sont capables de montrer au public occidental que tout ce qui est produit dans la région n'est pas typiquement politique. Maintenant, vous voyez ce travail incroyable produit dans les pays arabes que vous pouvez exposer dans n'importe quel musée du monde, et dans certains cas, vous ne pouvez pas identifier le sexe de l’artiste. C'est de l’art beau et authentique. C'est un travail qui s'adresse à un public diversifié qui me motive vraiment. L'échange culturel qui existait autrefois dans le monde islamique, avec des traductions de livres de langues européennes, voyageant vers et depuis le sud de l'Espagne – c'était un tel échange entre les civilisations. Aujourd'hui, avec la technologie dont nous disposons, pourquoi ne le faisons-nous pas? Je suis là non seulement pour soutenir ma culture, mais pour ouvrir un dialogue. Je suis là pour connecter les gens et les artistes. J'ai l'impression que c'est un devoir. La poésie, la science, la technologie et l'art appartiennent à tout le monde, et tout le monde devrait en faire l'expérience.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


À l’IMA, deux historiens s’accordent: la Palestine n’est pas un conflit mais une guerre coloniale

Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
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  • Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle
  • Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées

PARIS: Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ».

D’emblée, une grande complicité et une admiration réciproque se dégagent entre Laurens, spécialiste du monde arabe et auteur de l’ouvrage intitulé « Question juive, problème arabe », et Khalidi, de passage à Paris à l’occasion de la publication en français de « Cent ans de guerre contre la Palestine », paru aux États-Unis en 2020.

IMA

C’est ce lien personnel entre les deux intervenants qui a donné lieu à un dialogue fluide, dense mais sans concessions, qui ne se contente pas de revisiter l’histoire, mais propose un changement de regard.

IMA

Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle.

Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées.

Il ne s’agit pas simplement d’une rivalité nationale entre deux peuples vivant sur une même terre, mais d’un projet d’implantation soutenu par des puissances extérieures, inscrit dans une logique coloniale classique.

Loin d’être un accident de l’histoire, ce processus répond à une dynamique structurée, progressive et profondément politique, dont le moment fondateur reste la Déclaration Balfour.

Avec le soutien du Royaume-Uni à l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine, cette déclaration transforme une aspiration politique en projet réalisable. Khalidi insiste : sans cet appui impérial, le mouvement sioniste n’aurait pas pu s’imposer de cette manière. Il rappelle les démarches antérieures de Theodor Herzl auprès des grandes puissances, restées infructueuses, jusqu’à ce que Chaim Weizmann obtienne le soutien britannique.

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Les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. (Arlette Khouri)

À cette lecture, Henry Laurens n’oppose pas un refus, mais une mise en perspective. Il propose de remonter à 1908, moment charnière où émergent à la fois une conscience politique palestinienne et les premières tensions ouvertes autour de la présence sioniste.

Laurens insiste sur un point fondamental : le conflit est international dès l’origine. Il ne se joue pas seulement sur le territoire de la Palestine mandataire, mais aussi dans les capitales européennes, au sein des institutions internationales et, plus tard, dans les équilibres de la guerre froide.

Sur ce point, les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. La période du mandat britannique illustre parfaitement cette imbrication, notamment à travers la répression des révoltes palestiniennes — en particulier celle de 1936-1939 — menée en grande partie par les forces britanniques.

Pour Khalidi, cela confirme que la guerre n’oppose pas seulement deux acteurs locaux, mais qu’elle met en jeu une alliance entre projet sioniste et puissance impériale.

Laurens souligne pour sa part un aspect lié au langage : la Déclaration Balfour ne mentionne pas les Palestiniens en tant que peuple, évoquant simplement des « communautés non juives ». De même, le mandat britannique parle des « indigènes », un vocabulaire qui traduit une invisibilisation politique caractéristique des contextes coloniaux. Selon lui, le peuple palestinien, en tant que sujet politique, mettra des décennies à être reconnu comme tel, y compris dans le monde arabe.

Les deux historiens s’accordent également à souligner la coexistence de ruptures et de continuités. Les accords d’Oslo, par exemple, apparaissent comme un moment charnière.

Pour Khalidi, ils constituent à la fois une rupture — avec la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP — et l’aboutissement d’un processus engagé dès les années 1970, lorsque les dirigeants palestiniens prennent acte de l’impossibilité d’une solution militaire régionale.

Cette tension entre continuité et rupture se retrouve dans l’analyse des événements les plus récents. Le 7 octobre 2023 marque, selon Khalidi, une rupture par l’ampleur de la violence et le nombre de victimes, tout en s’inscrivant dans une logique ancienne de confrontation.

Double regard

Ce double regard permet d’éviter les simplifications et rappelle que, si rien n’est totalement nouveau, rien n’est strictement identique non plus.

Ainsi, la figure de l’ancien président palestinien Yasser Arafat illustre bien cette complexité. À la fois acteur de la lutte et artisan de compromis, il incarne une période où un certain équilibre interne était encore possible. Sa disparition marque une rupture majeure.

Laurens souligne qu’il était sans doute le seul capable d’éviter une guerre civile palestinienne. Celle-ci éclatera quelques années plus tard, opposant notamment le Hamas à l’Autorité palestinienne, accentuant la fragmentation déjà profonde des rangs palestiniens.

Cette fragmentation constitue l’un des obstacles majeurs à l’écriture d’une histoire cohérente. À ce propos, Khalidi insiste sur l’absence d’archives nationales centralisées, conséquence directe de la dispersion du peuple palestinien.

L’historien doit alors recomposer le récit à partir de sources éparses : archives familiales, témoignages, documents internationaux. Il évoque aussi, plus personnellement, le recours à sa propre expérience — une démarche inhabituelle dans son parcours académique, mais rendue nécessaire par les lacunes documentaires.

Enfin, l’échange s’ouvre sur le présent et ses évolutions. Khalidi observe un changement notable dans l’opinion publique occidentale, en particulier aux États-Unis, où les mobilisations étudiantes, les débats académiques et les campagnes de boycott ont contribué à transformer le regard porté sur la Palestine.

Mais cette évolution s’accompagne, selon lui, d’une réaction tout aussi forte : une restriction croissante de la liberté d’expression, qu’il n’hésite pas à comparer au climat du maccarthysme.

Le dialogue s’achève sur une question plus large : que révèle la question de la Palestine pour le monde contemporain ?

Pour Khalidi, elle constitue l’un des derniers avatars d’une histoire coloniale que l’on croyait révolue. Pour Laurens, elle reflète un conflit profondément inscrit dans les dynamiques internationales.


Chez le chef français Alain Passard, le végétal radical

Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
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  • "Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef
  • "Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans

PARIS: Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive.

"Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef.

"Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans, quelques mois après avoir annoncé tourner une page dans l'histoire de son mythique restaurant parisien l'Arpège, ouvert il y a 40 ans dans le quartier des ministères.

La protéine animale était déjà devenue discrète dans les assiettes du chef, qui avait banni la viande rouge en 2001. Alain Passard, qui avait pourtant bâti sa carrière et sa réputation sur la grande tradition de la rôtisserie française, se disait "dés-inspiré".

Sa nouvelle religion, il la fonde depuis 2001 en cultivant ses potagers privés à travers la France, et dans la saisonnalité.

"La nature a tout écrit. Par exemple, le poireau en hiver, c'est un produit de la nature fait pour réchauffer. Une tomate, c'est un verre d'eau, c'est fait pour désaltérer", assure-t-il, l'œil bleu pétillant.

En cuisine, une heure avant le service, c'est l'heure des "potions magiques" : six chaudrons et casseroles, remplies à ras bord de légumes, fanes, herbes, jus et réductions, viennent former le rituel de base de cette cuisine végétale.

Bien-être animal 

En maître des lieux, le "consommé" : une marmite de 10 litres d'un peu tous les végétaux de saison, avec "très peu d'eau, à niveau", la manne qui viendra délayer et faire vivre les sauces du midi.

Ce jour-là, cela viendra nourrir un consommé de céleri, qui fait presque sentir la viande ou une sauce au vin jaune, grasse, épaisse, à en rappeler le beurre, et un velouté de cresson bien iodé, sans avoir jamais connu la moindre goutte d'eau de mer.

Dans la nouvelle cuisine d'Alain Passard, très peu d'épices. Aucune "poudre de perlimpinpin", dit-il, peu de condiments et, en dehors des légumes, feuilles et fruits du potager, quasiment pas de céréales ou légumineuses.

Alain Passard plonge dans cet inconnu au moment exact, l'été dernier, où le seul chef triplement étoilé vegan au monde, Daniel Humm, à New York, remet la protéine au menu.

"Le moment est bon, la société est réceptive au respect des saisons, à la lutte contre le gaspillage alimentaire ou le bien-être animal", répond Alain Passard.

"Mais ce n'est pas politique, c'est artistique", ajoute le patron de l'Arpège, collectionneur d'art et peintre à ses rares heures perdues.

Nouvelles bases 

Mais dans la profession, ce modèle de restaurateur indépendant qui travaille seul et ne quitte jamais son établissement, devient parfois incompris. "Ils ne m'ont pas épargné : à la cérémonie du (guide gastronomique) Michelin, il y en a que je connais depuis 40 ans qui ont refusé de me saluer", dit-il en serrant les lèvres.

"Ce n'est pas leur conception de la cuisine", poursuit-il, alors que s'affirme en France un courant de chefs plus "identitaire", replié sur les traditions culinaires.

"Quand on va chez Alain, il faut oublier tout ce que l'on sait, il faut arriver vierge et être prêt à vivre quelque chose d'unique", le défend auprès de l'AFP le chef triplement étoilé Emmanuel Renaut.

En octobre, le critique Stéphane Durand-Souffland repart de l'Arpège "furieux qu'on ait essayé, moyennant une addition à 495 euros pour un couvert, de nous faire prendre des rince-doigts pour des lanternes", écrit-il dans le Figaro.

À l'AFP, il explique quelques mois plus tard avoir attendu dans le médiatique parti-pris de l'Arpège "un manifeste, sans avoir la révolution espérée".

"Quand on change autant de paradigme, il faut remonter une cuisine, prendre d'autres bases", dit le chroniqueur, citant les traditions culinaires végétaliennes de l'Inde au Japon.

"Je suis dans ce métier depuis 40 ans, je connais ma musique, mon solfège", répond Alain Passard, persuadé qu'il faut qu'on "fasse une place" dans la cuisine française au végétalisme.


Azzedine Alaïa et Christian Dior : aux racines d’un maître tunisien de la haute couture

Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
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  • Le livre met en lumière un dialogue esthétique et technique entre Alaïa et Dior, fondé sur une vision commune de la forme et du savoir-faire
  • L’expérience fondatrice d’Alaïa chez Dior et son admiration durable ont profondément influencé son parcours et inspiré l’exposition et l’ouvrage

DHAHRAN : Le livre de table publié par Damiani, « Azzedine Alaïa et Christian Dior, deux maîtres de la haute couture », tisse avec élégance un dialogue visuel entre ces couturiers emblématiques du XXe siècle.

À travers des photographies capturant ces vêtements sculpturaux, l’ouvrage offre un festin visuel d’une grande élégance, ponctué de quelques pages de textes soigneusement sélectionnés.

Disponible uniquement en anglais, le livre, paru ce mois-ci, se lit aisément, avec une préface de l’éditrice et galeriste italienne Carla Sozzani, qui écrit : « Il ne s’agit pas simplement d’un dialogue entre deux maîtres de la haute couture, mais d’un retour à une origine profondément humaine et formatrice.

Christian Dior et Azzedine Alaïa ont développé un langage commun fondé sur une discipline intérieure et un respect de la forme, un langage qui a inspiré, inspire encore et continuera d’inspirer des générations. » 

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Le livre est sorti le 21 avril. (Publié par et avec l’autorisation de Damiani Books)

D’autres éclairages sont apportés par des figures telles qu’Olivier Saillard, historien de la mode français et directeur de la Fondation Azzedine Alaïa, ainsi qu’Olivier Flaviano, directeur de La Galerie Dior depuis son inauguration en 2022, entre autres.

L’ouvrage présente également 70 pièces textiles impeccablement mises en scène, issues des archives des années 1950 et conservées à la Fondation Alaïa.

L’histoire commence en Tunisie, où le jeune Alaïa (1935-2017) découvre pour la première fois les créations de Dior (1905-1957) en feuilletant des magazines de mode français fournis par Madame Pinault, une sage-femme locale qui l’avait pris sous son aile.

Fils d’agriculteurs céréaliers, Alaïa est envoyé vivre chez ses grands-parents avec sa sœur jumelle, Hafida. À 15 ans, il ment sur son âge pour intégrer l’Institut des Beaux-Arts de Tunis en tant qu’apprenti sculpteur.

Il finance ses études en aidant une couturière qui vendait des reproductions de créations de grands couturiers parisiens à une clientèle tunisienne aisée.

Encouragé par Habiba Menchari, figure de l’émancipation féminine en Tunisie, il approche Madame Zeineb Levy-Despas, cliente de la maison Dior alors dirigée par Yves Saint Laurent, qui lui obtient un stage intensif de quatre jours à la Maison Dior.

En juin 1956, Alaïa, âgé de 21 ans, arrive dans l’atelier de Christian Dior, alors âgé de 51 ans, situé rue François 1er, au cœur du Triangle d’Or, épicentre du luxe parisien.

Bien que trois décennies les séparent, leurs esthétiques et leurs silhouettes présentent des similitudes, renforcées par leur goût intemporel.

Tous deux discrets, ils étaient fascinés par un artisanat minutieux et somptueux, laissant leurs œuvres — véritables sculptures à porter — s’exprimer d’elles-mêmes. Ils partageaient un goût pour les textures, les constructions ingénieuses et une architecture du vêtement à la fois douce et puissante.

Cette expérience brève mais fondatrice — ainsi que des décennies de collection des chefs-d’œuvre de Dior — a largement contribué à cette exposition.

Si l’exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris s’achève le 21 juin, près de 70 ans après ce stage, les images et les chefs-d’œuvre détaillés présentés dans le livre, eux, perdureront toute une vie. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com