Le cinéaste libanais Karim Kassem raconte Octopus, filmé après l'explosion du port de Beyrouth

Soutenu par le Fonds de la mer Rouge et l’Institut du film de Doha, Octopus a été présenté en première au Moyen-Orient et en Afrique du Nord lors du Festival international du film de la mer Rouge de Djeddah, en décembre dernier. (Fourni)
Soutenu par le Fonds de la mer Rouge et l’Institut du film de Doha, Octopus a été présenté en première au Moyen-Orient et en Afrique du Nord lors du Festival international du film de la mer Rouge de Djeddah, en décembre dernier. (Fourni)
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Publié le Jeudi 09 février 2023

Le cinéaste libanais Karim Kassem raconte Octopus, filmé après l'explosion du port de Beyrouth

  • Lorsque, le 3 août 2020, Karim Kassem est arrivé à Beyrouth pour tourner son film Octopus, il a été placé en quarantaine dans un hôtel qui donnait sur le port de la ville
  • «J'étais traumatisé pendant toute la durée du tournage. Je ne me rappelle même pas comment j'ai fait ce film», explique le réalisateur

DUBAΪ: Lorsque, le 3 août 2020, Karim Kassem est arrivé à Beyrouth pour tourner son film Octopus, il a été placé en quarantaine dans un hôtel qui donnait sur le port de la ville. Il s'est donc installé, a fait les préparatifs qu'il a pu et s'est reposé. Le lendemain, sa mère l'a rejoint et ils se sont assis tous les deux, à un mètre de distance, sur le balcon de l'hôtel. Ils discutaient, buvaient probablement du café ou du thé et profitaient de cette fin d'après-midi lorsque le cinéaste a aperçu un champignon au-dessus du port. Il attrape alors immédiatement sa mère et court à l'intérieur. Tous deux sont soufflés hors de la pièce.     

«À partir de ce moment précis, j'ai décidé de faire un Octopus différent», explique Kassem. «Il me suffisait de rentrer chez moi, de m'assurer que mon père et mes sœurs allaient bien puis de commencer immédiatement à planifier ce film muet. Je savais dès le départ qu'il serait muet. Il était presque nécessaire de le rendre silencieux, car tout ce qu’on pouvait dire se diluerait.»

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Karim Kassem a commencé à travailler sur Octopus en 2020. (Fourni)

Ce qui a émergé de cette première réaction est impossible à catégoriser. Bien qu’Octopus ait remporté la compétition Envision lors du Festival international du film documentaire d'Amsterdam en 2021, les caractéristiques traditionnelles d'un documentaire sont en grande partie absentes du film de Kassem. Il n'y a pas de dialogue, pas d'explication, pas de trame – la seule brève bribe de discours provient d'une émission de radio. À la place, il y a une série de plans lents et prolongés de personnes traumatisées, de rues vides, d'efforts collectifs. Le tout est filmé avec une patience et une poésie parfois hypnotiques. 

Dans sa forme la plus élémentaire, Octopus présente une série de plans magnifiquement cadrés accompagnés d'une musique d'ambiance sombre. Aux deux tiers du film environ, la caméra se concentre sur un seul carrefour de Beyrouth pendant un long moment. Alors que le son des cloches d'église se mêle au vacarme de la reconstruction, la caméra effectue des panoramiques à gauche et à droite, mais, la plupart du temps, elle se contente d'observer.

 

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Octopus présente une série de plans magnifiquement cadrés, accompagnés d'une musique d'ambiance sombre. (Fourni)

«Mon monteur appelle ce plan le “plan Pasolini” [en référence au cinéaste italien Pier Paolo Pasolini]», confie Kassem en souriant. «Parce qu'il reste en place pour toujours. Pour moi, il n'y avait pas d'autre façon de faire le film. C'était en grande partie instinctif. J'ai une formation en philosophie, alors j'essaie d’adopter ce que je pense être une position ontologique ou métaphysique, par exemple, et de l'appliquer à la culture. Le but de ce film est de poser les questions “Quel est notre but?”, “Quel est le sens de la vie?” et “Quelle est la nature de la réalité?”. Il a été conçu pour être intemporel. Ce n'est pas un lieu, ce n'est pas un moment, cela peut être n'importe quoi. Il pourrait n'y avoir aucune ligne de journal, vous pourriez juste entrer et regarder. Vous pouvez en faire ce que vous voulez.»

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Octopus présente une série de plans magnifiquement cadrés, accompagnés d'une musique d'ambiance sombre. (Fourni)

«J'ai beaucoup travaillé avant le tournage. J’ai rencontré des gens, j’ai pris leurs numéros. Vous leur parlez, vous leur dites que vous allez filmer ça, et vous tournez comme si c'était un documentaire. Vous faites exprès de donner cette impression. Mais, pour moi, c'est hybride. Il y a certaines caractéristiques du documentaire, mais je ne sais même plus ce que cela veut dire.»

Le tournage a commencé un mois après l'explosion et il a duré trente-six jours. Kassem, qui a réalisé, produit et tourné le film lui-même, était accompagné d'un coordinateur de production et, à l’occasion, d'un assistant. Bien que certaines personnes aient accepté de lui parler pendant des heures, elles n’étaient pas toujours disposées à être filmées. Toutefois, comme Kassem avait lui-même vécu l'explosion, les gens le laissaient entrer.

«J'étais traumatisé pendant toute la durée du tournage. Je ne me rappelle même pas comment j'ai fait ce film», admet-il. «Cela me dépasse. Je ne savais pas ce qui se passait parce que j'étais sous le choc. J'ai volontairement attendu un mois, car, à ce moment-là, ils avaient presque tout nettoyé. J'aurais pu tourner immédiatement, alors que les destructions étaient nettement plus visibles, mais j'ai tourné bien plus tard. C'est à ce moment-là que les émotions ont commencé à se faire sentir et que les regards des milliers de personnes sont devenus plus présents. C'était le moment pour moi de faire le film.»

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Octopus a remporté la compétition Envision au Festival international du film documentaire d'Amsterdam en 2021. (Fourni)

Pour Kassem, qui a vécu à New York pendant dix ans avant de passer la majeure partie de l'année dernière à Beyrouth à développer son quatrième film ou à passer d'un endroit à l'autre, le film propose un dialogue intérieur avec le spectateur. En tant que telle, son œuvre peut être interprétée d'un nombre infini de façons. Au début du film, par exemple, un homme anonyme conduit vers un lieu situé dans la banlieue de Beyrouth un camion rempli de portes. Sur chacune d’elles est dessinée au pochoir une pieuvre. À la fin du film, ces portes sont transportées à travers Beyrouth, mais le porteur ne reçoit aucune réponse lorsqu'il tente de les livrer à plusieurs appartements.

Quelle est la signification de tout cela et de la pieuvre elle-même? Kassem indique qu'il n'y a pas de bonnes ni de mauvaises réponses. Peut-être que les tentacules de l’animal représentent la multiplicité des expériences et des pensées humaines. Ou bien s'agit-il d'une simple ode à la mer (lorsque la caméra va sous les vagues, elle ne trouve que des déchets). Ou encore, c’est un message politique. «On pourrait dire: “Oui, ce gouvernement ressemble à une pieuvre, qui opère en secret”», explique le réalisateur. «On ne le voit jamais vraiment, mais il contrôle tout. À Beyrouth, à chaque pas que vous faites, vous êtes en quelque sorte sous contrôle – vous avez l'impression d'avoir un rôle à jouer, mais ce n'est pas le cas.»

Soutenu par le Fonds de la mer Rouge et l’Institut du film de Doha, Octopus a été présenté en première au Moyen-Orient et en Afrique du Nord lors du Festival international du film de la mer Rouge de Djeddah, en décembre, peu avant la première mondiale de son troisième film, Thiiird, au Festival international du film de Rotterdam, en février. Avec pour vedette le porteur de porte d’Octopus, Thiiird est le film que Kassem avait initialement prévu de réaliser lorsqu'il est arrivé à Beyrouth en août 2020. Aujourd'hui, raconte-t-il, c'est «comme un écho des idées que j'ai eues pour Octopus au départ».

Avec un casting d’amateurs, le film raconte l'histoire d'un mécanicien automobile qui a du mal à joindre les deux bouts pendant la crise économique du pays. Mais lorsque les gens lui apportent leurs voitures pour la faire réparer, il devient rapidement évident que ce sont leurs propriétaires qui ont besoin d'être aidés.

«Il devient une sorte de thérapeute», explique Kassem. «Et son garage devient cet environnement dans lequel nous plongeons tous dans notre subconscient.»

Thiiird est le troisième film réalisé par Kassem en trois ans. Il travaille actuellement sur son quatrième. Il enchaîne les tournages comme s'il n'y avait pas de lendemain. Pourquoi?

«Parce que je sais qu'il faut beaucoup de temps pour faire des films et que j’ignore si je ne vais pas mourir demain», répond-il. «J'ai toujours eu cette conviction – depuis très jeune – que je mourrais très vite, ce qui est normal, je pense. C'est une philosophie qui m'anime. Je ne ferai peut-être pas de film pendant deux ans, peut-être trois, quatre... Je ne sais pas. La vie vous emmène dans des directions différentes. Mais cela fait trois ans, trois longs métrages consécutifs sans la moindre aide. Je les ai tous produits moi-même, de manière indépendante. J'ai eu la chance d'obtenir des subventions de postproduction du Fonds de la mer Rouge, de Doha et de l'Arab Fund for Arts and Culture [Afac], mais c’est tout. Je viens en quelque sorte de l'underground. Je suis juste un cinéaste indépendant qui trace sa propre route.»


A Tyr, dans le sud du Liban, des joyaux de l'antiquité sous les bombes israéliennes

Fumée s’élevant après une frappe aérienne israélienne, en arrière-plan du site archéologique des ruines de l’ancien port phénicien à Tyr, dans le sud du Liban, le 23 mars 2026. Au site d’Al-Bass, seul un symbole de l’UNESCO rappelle la protection des vestiges antiques, désormais menacés par les frappes. (AFP)
Fumée s’élevant après une frappe aérienne israélienne, en arrière-plan du site archéologique des ruines de l’ancien port phénicien à Tyr, dans le sud du Liban, le 23 mars 2026. Au site d’Al-Bass, seul un symbole de l’UNESCO rappelle la protection des vestiges antiques, désormais menacés par les frappes. (AFP)
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  • Le site antique de Tyr, classé à l’UNESCO, est protégé symboliquement par l’initiative « Boucliers bleus », mais reste exposé aux frappes israéliennes dans le contexte du conflit avec le Hezbollah
  • Les attaques ont déjà causé des victimes civiles à proximité des vestiges, suscitant des inquiétudes sur la protection du patrimoine archéologique du sud du Liban en pleine guerre

TYR: Le "bouclier" pourra-t-il arrêter la foudre? Sur le site archéologique d'Al-Bass, dans le sud du Liban, aucune présence militaire mais un panneau symbolique de l'Unesco flanqué d'un écusson bleu et blanc, unique rempart pour protéger les ruines antiques des bombes israéliennes.

Située à une vingtaine de km de la frontière avec Israël, Tyr, l'une des plus anciennes cités du monde méditerranéen, a été la cible de plusieurs frappes israéliennes depuis le début de la guerre avec le Hezbollah le 2 mars.

L'initiative "Boucliers bleus", lancée par un comité lié à l'Unesco, concerne une trentaine de sites au Liban, dont celui de Tyr. C'est d'abord un message adressé à l'armée israélienne: la convention de la Haye de 1954 oblige à préserver les biens culturels en cas de conflit armé.

Le 6 mars, une frappe israélienne s'est abattue à quelques mètres des poteries anciennes. Huit personnes, une famille entière, ont été tuées, selon les autorités. Leur maison, pulvérisée par l'explosion, n'est plus qu'un amas de gravats, à côté d'une voiture calcinée. 

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Un emblème de protection renforcée, symbole du droit international humanitaire, est affiché sur le site de l’hippodrome romain à Tyr, le 23 mars 2026. À Al-Bass, aucun dispositif militaire, seulement un signe censé protéger les ruines antiques, désormais touchées par les frappes. (AFP)

"C'était nos voisins, ils vivaient ici depuis des décennies (...) Ils pensaient que la proximité du site les protégerait parce qu'il est classé au patrimoine mondial de l'Unesco, qu'il ne serait pas touché", raconte Nader Saqlaoui, directeur des fouilles archéologiques dans le sud, rattaché au ministère de la Culture.

Détail macabre, l'équipe venue inspecter d'éventuels dégâts sur les monuments a, dit-il, "découvert des restes humains sur le toit du musée" encore en construction.

Celui-ci a subi quelques dommages, ses vitres ont volé en éclats, mais l'explosion n'a pas atteint la nécropole des IIe et IIIe siècles, ni l'arc de triomphe monumental, les aqueducs ou encore l'hippodrome qui s'élèvent sur le site, témoins d'une époque romaine prospère.

Beaucoup d'habitants de la ville ont fui, à la suite d'un appel à évacuer d'Israël, mais quelques milliers sont restés, avec des combattants du Hezbollah pro-iranien - et les précieux vestiges.

Durant l'Antiquité, la ville fut un important port phénicien, avant d'être conquise par Alexandre le Grand, puis l'Empire romain.

Le ministre de la Culture Ghassan Salamé a dénoncé une "agression" d'Israël.

"Il n'existe aucune présence militaire ou sécuritaire sur ces sites (archéologiques, NDLR) et un tel argument ne peut être utilisé pour les bombarder ou y porter atteinte", a-t-il fustigé dans un communiqué.

Interrogée par l'AFP, l'armée israélienne, qui dit viser le Hezbollah, n'a pas commenté dans un premier temps.

- Transport risqué -

Les archéologues doivent encore examiner les vieilles pierres pour détecter d'éventuelles fissures ou altérations qui pourraient avoir été provoquées par l'onde de choc.

"Le Liban est plein de richesses archéologiques (...) et les dépôts de Beyrouth n'ont pas la capacité d'accueillir tous ces objets" menacés, raconte David Sassine, expert de l'Alliance internationale pour la protection du patrimoine (Aliph), une fondation qui aide le gouvernement à aménager des lieux sécurisés pour les objets de valeur.

Le dilemme est double: rien ne garantit qu'ils seront davantage en sécurité dans la capitale, elle-même bombardée régulièrement par Israël, et le transport des objets depuis le sud du pays, même sous escorte militaire, "reste risqué", dit-il. 

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Caisses remplies de fragments de poteries antiques après une frappe israélienne près de l’hippodrome romain à Tyr, au sud du Liban, le 23 mars 2026. À Al-Bass, un simple emblème de protection marque un site archéologique désormais touché par les frappes. (AFP)

Lors du précédent conflit de 2023-2024, des pièces d'or, des amphores plurimillénaires et des sarcophages de grande valeur avaient ainsi été transférés à Beyrouth - où ils se trouvent encore.

Les environs immédiats de Tyr avaient déjà été touchés. Et la citadelle de Chamaa, une forteresse médiévale de la zone frontalière, a été à moitié détruite par l'armée israélienne.

Le directeur des fouilles ne se fait pas beaucoup d'illusion.

"Les Israéliens savent tout, même la pointure de vos chaussures (...) Ils savaient très bien où se trouvait le site", assure M. Saqlaoui. "Nous avons vécu au moins six guerres avec Israël (...) ça ne les a pas empêché d'attaquer des sites archéologiques". 

Mustafa Najdi, employé comme gardien, était présent à Al-Bass le jour du bombardement: "j'ai entendu un choc très violent et j'ai pris la fuite avant de prévenir les responsables", dit-il.

"Personne ne s'intéresse à nous", dénonce le trentenaire à la barbe épaisse, appelant "tous ceux qui le peuvent à faire pression pour mettre fin à cette barbarie".

"Cette civilisation représente l'histoire et elle nous représente tous, Libanais comme non Libanais".


Leïla Slimani ausculte son rapport à la langue arabe avec son nouveau livre

L’écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani, lors d’une séance photo à Paris, le 17 mars 2026. (AFP)
L’écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani, lors d’une séance photo à Paris, le 17 mars 2026. (AFP)
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  • Leïla Slimani évoque une relation complexe à l’arabe, dont l’enseignement rigide et dévalorisé dans le système scolaire français a accentué son éloignement et son sentiment d’étrangeté culturelle
  • Aujourd’hui, elle adopte une vision plus apaisée et transmet une relation libérée à la langue à ses enfants, affirmant que l’identité et les liens linguistiques peuvent toujours se reconstruire

PARIS: Dans "Assaut contre la frontière", publié jeudi en France, Leïla Slimani interroge son rapport à la langue arabe, qu'elle déplore de ne pas parler, au point d'en "avoir honte" en tant que Franco-Marocaine "aux identités boiteuses".

L'autrice de 44 ans, prix Goncourt (le plus prestigieux en France) en 2016 pour "Chanson douce", explique dans un entretien à l'AFP avoir commencé à parler l'arabe dialectal, la darija, "toute petite avec (sa) grand-mère, (sa) nounou, dans la rue" au Maroc, mais pas avec ses parents, des bourgeois francophiles.

"Ils ne me parlaient qu'en français. Et je les entendais peu discuter en arabe", affirme cette mère de deux enfants qui vit désormais à Lisbonne, où elle s'est mise au portugais.

Elle découvre l'arabe classique en cours préparatoire, car "c'était obligatoire", et poursuit jusqu'en terminale. Mais l'enseignement ne lui plaît pas: "On y allait un peu à reculons" et "j'avais l'impression d'une sorte de langue qui était étrangère".

Et puis, à l'époque, "c'était très dévalorisé: à l'école française, les gens se moquaient des profs d'arabe", se remémore-t-elle. "Il y avait quelque chose de vraiment méchant, de condescendant à leur égard. Ils étaient beaucoup moins bien payés. Et donc, nous, les élèves, on les prenait moins au sérieux."

En arrivant à Paris, où elle est élève en classe préparatoire littéraire puis à Sciences Po, elle est "obligée d'expliquer à des Français pourquoi (elle) ne parle pas l'arabe", ce qu'elle vit comme une "humiliation".

"Parfois, je mens en leur disant que je parle très bien et ça me met dans des situations très inconfortables, parce qu'on commence à me demander de traduire des trucs, ce dont je suis incapable", raconte-t-elle.

- "Mal à l'aise" -

En même temps, "je me rends compte que les gens en France ont une vision très parcellaire, très caricaturale, à la fois de mon pays, de ces questions linguistiques, et je me sens très mal à l'aise vis-à-vis de ça", ajoute-t-elle.

C'est alors que la question de la langue se mêle à celle de son identité arabe, que jusqu'à présent elle ne s'était pas posée, car ses parents en "avaient une vision extrêmement ouverte, extrêmement plastique".

"Quand j'arrive en France, je me retrouve dans une identité qui vient beaucoup plus des autres que de moi-même", analyse la romancière. "Ça m'amène à beaucoup de contradictions, de chagrins aussi parfois et un sentiment de solitude."

Pour en sortir, elle se met à écrire car cela lui permet "de se détacher d'une identité qui (lui) serait assignée par les autres".

L'autrice de la trilogie "Le pays des autres" va plus loin: "Quand on écrit, on peut ajouter de la nuance, de la fêlure. Moi, mes identités, elles sont boiteuses, imparfaites, infirmes, pleines de maladresse."

D'ailleurs, poursuit-elle, "je pense que beaucoup de gens, en France ou ailleurs, sont très insatisfaits de la manière dont on veut nous vendre l'identité: comme une sorte de fierté, de bandoulière héroïque qu'il faudrait qu'on porte en étendard, qu'il faudrait mériter, prouver constamment".

Aujourd'hui, son rapport à l'arabe est "apaisé": il lui arrive toujours d'avoir "honte" de ne pas le parler mais, avec ce livre édité par Gallimard, elle veut dire à ceux qui seraient dans sa situation que "rien n'est jamais perdu".

La preuve: ses enfants apprennent l'arabe, "avec un grand plaisir, en étant détachés de toutes ces pressions, de toutes ces connotations".


Immersion à « Byblos, cité millénaire du Liban », à l'IMA

Derrière la présentation d’objets antiques d’une valeur inestimable, c’est toute une nation qui cherche à affirmer son existence, sa continuité et sa place dans l’histoire du monde. (Arlette Khouri)
Derrière la présentation d’objets antiques d’une valeur inestimable, c’est toute une nation qui cherche à affirmer son existence, sa continuité et sa place dans l’histoire du monde. (Arlette Khouri)
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  • Dès l’ouverture, la présidente de l’Institut du monde arabe, Anne-Claire Legendre, insiste sur la portée exceptionnelle de cette exposition, dont la tenue relève presque de l’exploit
  • Il a fallu surmonter des obstacles logistiques majeurs, des incertitudes constantes et surtout un contexte de guerre qui fragilise chaque étape du projet

PARIS: À l’Institut du monde arabe, l’inauguration de l’exposition consacrée à Byblos ne ressemble pas à un événement culturel ordinaire.

Intitulée « Byblos, cité millénaire du Liban », elle s’impose comme un moment chargé d’émotion, de mémoire et de résistance, dans un contexte où le Liban traverse une nouvelle épreuve dramatique.

Derrière la présentation d’objets antiques d’une valeur inestimable, c’est toute une nation qui cherche à affirmer son existence, sa continuité et sa place dans l’histoire du monde.

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Dès l’ouverture, la présidente de l’Institut du monde arabe, Anne-Claire Legendre, insiste sur la portée exceptionnelle de cette exposition, dont la tenue relève presque de l’exploit.

Il a fallu surmonter des obstacles logistiques majeurs, des incertitudes constantes et surtout un contexte de guerre qui fragilise chaque étape du projet.

L’acheminement des œuvres, parfois interrompu ou retardé, témoigne de cette tension permanente. Certaines pièces n’ont d’ailleurs pas pu quitter le Liban, rappelant brutalement que le patrimoine n’est pas seulement fragile : il est aujourd’hui directement menacé.

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Car cette exposition se tient alors que le conflit entre le Hezbollah et Israël provoque destructions et pertes humaines. Dans ce contexte, montrer Byblos à Paris devient un acte profondément symbolique, « un cri de résistance », selon les mots de la présidente de l’IMA.

Résistance face à la destruction, mais aussi face à l’oubli, car l’exposition rappelle que le Liban ne se résume pas à ses conflits : il est l’héritier d’une histoire parmi les plus anciennes et les plus riches de l’humanité.

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Occupée depuis plus de 9 000 ans, Byblos est considérée comme l’un des plus anciens ports du monde. Elle fut un carrefour majeur d’échanges entre la Méditerranée, la Mésopotamie et l’Égypte.

Le commerce du bois de cèdre, notamment, a contribué à sa prospérité et à son rayonnement, mais son rôle ne s’arrête pas à l’économie : Byblos est aussi associée à l’émergence de l’écriture alphabétique, une innovation fondamentale dans l’évolution de la communication humaine.

L’exposition met en lumière cette richesse à travers une sélection d’objets remarquables : statuettes, bijoux, armes, mosaïques ou encore éléments issus de nécropoles royales.

Chaque pièce raconte une époque, une civilisation, un échange. Pourtant, le parcours est ponctué de mentions explicites : « absent, fait de guerre ».

Ces absences deviennent elles-mêmes signifiantes et témoignent des risques encourus pour protéger ces trésors, ainsi que du prix à payer pour leur préservation.

Pour le directeur des sites archéologiques, Sarkis el-Khoury, la situation est alarmante. Il rappelle que plusieurs sites classés à l’UNESCO sont aujourd’hui en danger, notamment dans le sud du Liban.

Des villages entiers ont été détruits, emportant avec eux non seulement des bâtiments, mais aussi des paysages culturels façonnés depuis des millénaires.

Selon lui, les sites archéologiques, parfois encore enfouis, risquent de disparaître avant même d’avoir été étudiés, et préserver ce patrimoine devient ainsi une mission urgente, presque désespérée.

Cette urgence est également portée par la responsable du site archéologique de Byblos, Tania Zaven, dont le témoignage donne à l’exposition une dimension profondément humaine.

Venue initialement pour valoriser la beauté et l’importance du patrimoine libanais, elle se retrouve aujourd’hui investie d’une mission différente : celle de défendre l’existence même de ce patrimoine.

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Elle aussi parle d’une « résistance culturelle », d’un besoin de prouver que le Liban est toujours vivant, qu’il ne doit pas être relégué au passé. « On ne veut pas être un souvenir », affirme-t-elle, mais un présent et un avenir.

Face à cette situation, l’exposition se veut aussi un acte de solidarité, puisque l’IMA annonce une contribution financière destinée à soutenir la préservation du patrimoine libanais, notamment via des organisations spécialisées.

D’autres acteurs, comme l’Œuvre d’Orient, se mobilisent également. Ces initiatives rappellent que la protection du patrimoine dépasse les frontières nationales et engage une responsabilité collective.

Enfin, la dimension politique de l’événement est manifeste. La présence annoncée d’Emmanuel Macron et de plusieurs ministres souligne l’importance accordée au Liban par la France.

Au-delà du geste diplomatique, cette mobilisation traduit une volonté de soutenir un pays ami et de défendre, à travers lui, une certaine idée de la culture comme bien commun de l’humanité.

L’exposition doit durer jusqu’au 23 août.