La pierre de Rosette ou la stèle noire qui a permis de découvrir la civilisation de l’Égypte ancienne

Une nouvelle exposition du British Museum marque les 200 ans de la découverte du code de la pierre de Rosette. (© The Trustees of the British Museum)
Une nouvelle exposition du British Museum marque les 200 ans de la découverte du code de la pierre de Rosette. (© The Trustees of the British Museum)
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Publié le Samedi 15 octobre 2022

La pierre de Rosette ou la stèle noire qui a permis de découvrir la civilisation de l’Égypte ancienne

  • Pendant des siècles, l'Égypte ancienne est demeurée dans l'obscurité, jusqu'à la découverte d'une dalle de pierre qui a mis les égyptologues à l'épreuve
  • La pierre de Rosette, vieille de 3 000 ans et gravée en trois langues différentes, permettra de comprendre les hiéroglyphes de l'Égypte ancienne

LONDRES: D'un point de vue militaire, l'invasion française de l'Égypte en 1798, qui visait à perturber le commerce et l'influence britanniques en Afrique du Nord et en Inde, a été un échec total. Cependant, elle semble avoir accidentellement permis de comprendre 3 000 ans d'histoire de l'Égypte ancienne.

Une armée de 50 000 hommes sous le commandement de Napoléon Bonaparte a débarqué à Alexandrie le 2 juillet 1798. Au cours des trois années qui ont suivi, les troupes françaises ont connu une série de victoires, et parfois des défaites, en Égypte et en Syrie.

Mais, après que la marine britannique a fait échouer la flotte de Napoléon dans la baie d'Aboukir lors de la bataille du Nil, le 25 juillet 1799, l'armée française, affaiblie et ravagée par la maladie, tourmentée par les forces ottomanes et britanniques, s'est retrouvée piégée dans une terre hostile et étrangère. Sans issue et sans possibilité de renfort, la fin était inévitable.

Napoléon le savait et, dans la nuit du 22 août 1799, il a abandonné ses troupes, a regagné Paris et connu son ultime destin : en 1804, il sera couronné empereur des Français.

Ceux qui restaient de son armée en Égypte ont tenu bon, même après l'assassinat du commandant successeur de Napoléon, et se sont finalement rendus aux Britanniques à Alexandrie le 2 septembre 1801.

Dans le cadre de l'expédition, Napoléon avait ordonné le pillage massif d'antiquités qui devaient être ramenées en France. Mais, après la capitulation française, la plupart de ces objets sont tombés entre les mains des Britanniques. Parmi le butin ramené au British Museum figurait un bloc de pierre polie sur lequel était gravée une écriture en trois langues différentes - grec ancien, démotique et hiéroglyphes égyptiens.

Découvert en juillet 1799 par un ingénieur de l'armée française qui renforçait les défenses d'un fort ottoman du XVe siècle capturé près de Rosette, sur la rive occidentale du Nil, l'objet est connu sous le nom de «la pierre de Rosette».

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Détail du Livre des Morts de la reine Nedjemet, papyrus, Égypte, 1070 avant J.-C., 21e  dynastie. (© The Trustees of the British Museum)

Ainsi, cet objet se révèlera être la clé de la compréhension des hiéroglyphes de l'Égypte ancienne.

Bien que de nombreux érudits européens maîtrisent le grec ancien, il a fallu attendre plus de deux décennies pour qu'ils parviennent à déchiffrer le code de la pierre de Rosette. Cette découverte a marqué un tournant dans l'histoire de l'égyptologie, que le British Museum célèbre ce mois-ci avec une nouvelle exposition majeure réunissant une collection de plus de 240 objets, dont la pierre de Rosette.

L'exposition intitulée «Hiéroglyphs: Unlocking Ancient Egypt» (Hiéroglyphes: la découverte de l'Égypte ancienne), coïncide avec le 200e anniversaire de la dernière découverte réalisée par le philologue et orientaliste français, Jean-François Champollion en 1822.

« Le déchiffrage des hiéroglyphes de la pierre de Rosette a permis de découvrir 3 000 ans d'histoire égyptienne», a déclaré Ilona Regulski, conservatrice de la culture écrite égyptienne au British Museum, à Arab News.

« Jusqu'alors, personne ne savait jusqu'où remontait la civilisation égyptienne antique, ni combien de temps elle avait duré. Mais après sa découverte, Champollion a pu traduire les noms des rois et établir une chronologie royale qui remontait bien plus loin dans le temps que ce à quoi l'on s'attendait ».

« Très vite, on a aussi compris qu'il s'agissait d'une civilisation complexe qui entretenait des relations avec ses voisins, parfois pacifiques, parfois violentes, et petit à petit, nous avons mieux compris cette société ».

« Grâce aux historiens grecs qui ont rapporté certaines pratiques qu'ils ont vues, nous avons appris que les anciens Égyptiens momifiaient leurs morts. Mais nous ne comprenions pas vraiment comment ces gens vivaient et découvraient leur univers ».

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Linteau du temple du roi Amenemhat III, Hawara, Égypte, 12e dynastie, 1855-08 avant J.-C., (© The Trustees of the British Museum)

Décrypter le code de la pierre de Rosette était une tâche complexe qui a mis à l'épreuve l'esprit des universitaires européens. Bien que la pierre présente trois traductions du même décret, elles ne sont pas littéralement identiques.

« Champollion et ses compagnons ont commencé par examiner le texte grec et identifier les mots qui revenaient souvent, comme par exemple le mot désignant le temple, ou le titre de basileus (terme désignant le monarque) », explique Regulski. « Ils ont regardé le texte démotique pour voir s'il y avait un groupe de signes qui apparaissaient plus ou moins au même endroit ».

C'était un début raisonnable, mais un processus entravé par une réalité dont on n'avait pas conscience au départ : ni l'égyptien ancien ni le démotique n'étaient des écritures basées sur un alphabet, et un même mot pouvait être orthographié de plusieurs manières différentes dans un même document.

Une liste de signes, une sorte de dictionnaire égyptien ancien, a fini par être créée, « mais ce n'était pas suffisant pour comprendre l'ensemble du texte, ni pour l'utiliser afin de lire d'autres objets inscrits », a expliqué Regulski.

C'est Champollion qui a finalement compris que les hiéroglyphes étaient un système hybride.

« Il y a des signes alphabétiques, mais aussi des signes simples qui représentent deux ou trois lettres, ou même des mots entiers », a-t-il précisé. « Et certains sont des signes silencieux, ce que nous appelons des 'déterminatifs' en égyptologie. On ne les lit aucunement, mais ils indiquent le sens du mot précédent et permettent de savoir s'il s'agit d'un verbe ou d'un nom ».

En fait, les hiéroglyphes « semblent être un langage très simple, basé sur des symboles, mais c'est beaucoup plus compliqué que cela, et beaucoup plus complexe qu'une écriture alphabétique, et il a fallu beaucoup de temps pour comprendre cela ».

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Linteau du temple du roi Amenemhat III, Hawara, Égypte, 12e dynastie, 1855-08 avant J.-C., (© The Trustees of the British Museum)

L'écriture sur la pierre de Rosette s'est avérée être un décret rédigé en 196 avant J.-C. par des prêtres de Memphis, reconnaissant l'autorité du pharaon ptolémaïque Ptolémée V. Il aurait été rédigé à l'origine sur papyrus, avec des copies distribuées dans tout le royaume afin que le texte puisse être gravé sur des dalles de pierre, ou « stèles », pour être exposé dans les temples de toute l'Égypte.

Au cours des décennies qui ont suivi, neuf autres copies partielles du décret ont été découvertes dans divers sites égyptiens. Mais la pierre de Rosette est la plus complète et, sans elle, «la découverte de la tombe de Toutankhamon », fouillée par l'archéologue britannique Howard Carter en 1922, « aurait par exemple eu un aspect très différent», a dit Regulski.

« Il aurait été difficile pour Carter d'identifier le roi, ce qui est tout à fait crucial, et sa place dans le contexte de la chronologie de la 18e dynastie. Nous nous serions contentés de disposer d'une belle tombe avec de belles choses ».

Selon les critères de l'Égypte ancienne, la pierre de Rosette n'est pas si ancienne. « Pour nous, égyptologues», a poursuivi Regulski, «la pierre, qui date d'environ 200 avant J.-C., arrive très tard dans l'histoire des hiéroglyphes, un système d'écriture qui a été utilisé pour la première fois vers 3 250 avant J.-C.»

Et en 200 avant J.-C., les hiéroglyphes étaient déjà en voie de disparition.

« Le premier grand changement en Égypte a été l'utilisation du grec comme langue administrative ».

« Quand Alexandre le Grand a conquis l'Égypte en 332 avant Jésus-Christ, les gens parlaient déjà le grec ; la langue circulait depuis le VIIIe siècle à cause du commerce et parce qu'il y avait beaucoup de mercenaires grecs qui combattaient dans l'armée égyptienne et s'installaient dans le pays ».

« Mais depuis Alexandre le Grand, et surtout à l'époque ptolémaïque, le grec devient la langue de l'administration et évince peu à peu l'égyptien.»

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Dans le sens des aiguilles d'une montre en partant de la gauche : statue d'un scribe, calcaire, Égypte, 6e dynastie. (Musée du Louvre) ; coffret avec des hiéroglyphes sur le côté (British Museum) ; bandage de momie d'Aberuai, lin, Saqqara, Egypte, période ptolémaïque. (Musée du Louvre). 

Indépendamment du contexte historique de la découverte de la pierre de Rosette et de sa saisie par les Britanniques, « pour le domaine de l'égyptologie et pour l'Égypte, c'est vraiment quelque chose à célébrer », a affirmé Regulski.

« Aujourd'hui, il y a beaucoup d'égyptologues dans le monde, y compris nos collègues en Égypte, et nous travaillons tous ensemble. Nous formons une énorme communauté et essayons d'affiner nos connaissances sur l'Égypte ancienne, qui sont toutes issues de cette seule entreprise ».

Regulski, qui a travaillé pendant deux ans aux côtés de collègues égyptiens au Musée égyptien du Caire, n'a pas pu se prononcer sur la question controversée du retour de la pierre de Rosette dans son pays d'origine.

Plus de 100 000 objets issus du riche passé de l'Égypte seront conservés au Grand Musée égyptien, actuellement en cours de finalisation sur un site à l'ouest du Caire, près des pyramides de Gizeh.

Parmi ces objets figurent les 5 400 trésors enterrés avec Toutankhamon il y a plus de 3 300 ans, y compris son emblématique masque mortuaire. Après avoir fait le tour du monde pendant des décennies, ces trésors seront enfin déposés là où ils doivent l'être.

Toutefois, la pierre de Rosette – la clé pour tout comprendre – restera en Grande-Bretagne.

Le général britannique qui a ramené la pierre en Grande-Bretagne en 1801, après qu'elle a été prise aux Français, a choisi de la considérer, ainsi que 20 autres pièces, non pas comme un butin, mais comme « un fier trophée des armes de la Grande-Bretagne - non pas pillées à des habitants sans défense, mais honorablement acquises par la fortune de la guerre ».

L'exposition du British Museum présentera l'acte de capitulation français, prêté par les Archives nationales du Royaume-Uni et exposé pour la première fois. Selon un porte-parole du British Museum, il s'agit de « l'accord juridique qui prévoyait le transfert de la pierre de Rosette à la Grande-Bretagne, en tant que cadeau diplomatique, signé par toutes les parties, à savoir les représentants des gouvernements égyptien, français et britannique ».

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Cartonnage et momie de la dame Baketenhor. (Archives et musées de Tyne & Wear)

Aujourd'hui, un gouvernement égyptien pourrait à juste titre s'opposer à l'idée de décrire un officier de l'armée ottomane comme le gardien légitime du patrimoine égyptien.

À l'époque, on ne s'est certainement pas demandé si la pierre de Rosette et d'autres antiquités devaient rester en Égypte. C'est une question qui se pose avec de plus en plus d'acuité aujourd'hui, à une époque où les institutions occidentales telles que le British Museum sont soumises à une pression croissante pour restituer le butin des guerres et aventures impériales.

« Étant donné que j'ai travaillé en étroite collaboration avec les conservateurs égyptiens du musée, je dirais que [cette restitution] n'est pas une priorité pour beaucoup d'entre eux », a révélé Regulski. « Je trouve un peu triste que notre relation soit définie par la restitution ou non des objets, parce que notre relation avec nos collègues égyptiens est tellement plus importante que les objets individuels qui sont passés à tel ou tel autre endroit ».

« Il s'agit de célébrer l'Égypte ancienne, et il y a encore tellement de choses à faire en Égypte, tellement de choses à apprendre, à rechercher en collaboration, et c'est sur cela qu'il convient de se focaliser ».

La fascination du public pour l'Égypte ancienne trouve son origine dans la découverte de la pierre de Rosette, l'objet le plus visité du British Museum, et « dans une culture qui a laissé derrière elle un témoignage monumental de son existence, si bien préservé, et qui possède également un attrait visuel si puissant, que l'on ne retrouve pas dans d'autres cultures anciennes ».

« Je pense que toute personne qui visite le musée est attirée par cette culture très visuelle et artistique, y compris le système d'écriture en soi. Si vous le comparez au cunéiforme, par exemple, vous serez davantage attirés par les hiéroglyphes, car ils sont si beaux, si visuellement attrayants. Je pense que c'est ce qui accroche les gens et les incite à vouloir en apprendre davantage sur cette culture ».

Le British Museum s'attend à ce que l'exposition, qui retrace l'histoire du déchiffrement des hiéroglyphes depuis les premiers efforts des voyageurs arabes médiévaux et des érudits de la Renaissance jusqu'au triomphe de Champollion en 1822, soit l'une des plus populaires à ce jour.

L’exposition «Hieroglyphs: Unlocking Ancient Egypt» est au British Museum du 13 octobre 2022 au 19 février 2023.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com

 


Au carnaval de Rio, hommage vibrant et clivant à Lula en pleine année électorale

Le président brésilien Lula a eu droit dimanche soir à un défilé en son honneur au carnaval de Rio de Janeiro, sous les critiques de la droite à quelques mois du scrutin d'octobre. (AFP)
Le président brésilien Lula a eu droit dimanche soir à un défilé en son honneur au carnaval de Rio de Janeiro, sous les critiques de la droite à quelques mois du scrutin d'octobre. (AFP)
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  • Des cactus et des paysans pauvres pour représenter son enfance dans le Nord-Est rural, des ouvriers casqués illustrant son passé dans l'industrie métallurgique et le militantisme syndical...
  • C'est toute la trajectoire de Luiz Inacio Lula da Silva, 80 ans, revenu au pouvoir en 2023 après deux premiers mandats (2003-2010) et déjà candidat à sa succession, qui a été contée par Academicos de Niteroi

RIO DE JANEIRO: Une statue géante à son effigie qui salue la foule: le président brésilien Lula a eu droit dimanche soir à un défilé en son honneur au carnaval de Rio de Janeiro, sous les critiques de la droite à quelques mois du scrutin d'octobre.

Des cactus et des paysans pauvres pour représenter son enfance dans le Nord-Est rural, des ouvriers casqués illustrant son passé dans l'industrie métallurgique et le militantisme syndical...

C'est toute la trajectoire de Luiz Inacio Lula da Silva, 80 ans, revenu au pouvoir en 2023 après deux premiers mandats (2003-2010) et déjà candidat à sa succession, qui a été contée par Academicos de Niteroi, une des 12 principales écoles de samba de Rio.

Rendre hommage à des personnalités sur la célèbre avenue du Sambodrome, longue de 700 mètres, n'est pas rare. Mais c'est la première fois qu'un président en exercice y a droit. A tel point que l'opposition a dénoncé une campagne déguisée.

Lula et son épouse Rosangela "Janja" da Silva ont assisté au défilé depuis une tribune VIP au côté du maire de Rio, Eduardo Paes, un allié.

Ils ont dû goûter le spectacle.

Parmi les dizaines de milliers de spectateurs, ils étaient nombreux à chanter le leitmotiv de la chanson accompagnant le défilé: "Olé, olé, olé, ola, Lula, Lula!", qui n'est autre que l'inusable refrain de ses partisans.

De la lutte contre la faim à la défense des indigènes en passant par les programmes sociaux, c'est un manifeste de gauche que les chars flamboyants escortés de quelque 3.000 danseurs et percussionnistes ont donné à voir et à entendre.

"On n'est pas venus ici pour faire campagne mais pour célébrer l'histoire d'un ouvrier au Brésil", a expliqué à l'AFP Leonel Querino, un directeur des Academicos.

Le contexte politique n'a cependant rien d'anodin.

Face à un Lula déjà candidat, l'ancien président d'extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2022), condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d'Etat, a lancé dans la course son fils aîné, le sénateur Flavio Bolsonaro.

Et l'ancien chef d'Etat a été à son corps défendant la vedette d'un temps fort du défilé: un char allégorique le brocardait en clown affligé d'un bracelet électronique. Bozo (le clown) est l'un des sobriquets donnés par la gauche à Jair Bolsonaro.

"Mélanger carnaval et politique" 

Cela ne devrait pas calmer la fureur du camp conservateur: il voit depuis plusieurs jours dans le spectacle un acte de campagne alors que celle-ci ne démarre qu'en août.

Jeudi, le Tribunal supérieur électoral (TSE) a rejeté les demandes déposées par deux partis d'opposition visant à faire annuler le défilé.

Les magistrats ont toutefois averti qu'ils ne donnaient aucun "passe-droit" et qu'ils pourraient examiner d'éventuels manquements a posteriori.

Dans le camp Lula, la mise en garde a fait l'effet d'un coup de froid.

Vendredi, la présidence a appelé les responsables assistant au carnaval à s'abstenir de "déclarations susceptibles d'être qualifiées de propagande électorale anticipée".

Et le Parti des travailleurs (PT) de Lula a demandé de proscrire tenues ou banderoles à caractère politique.

Avant même le défilé, Flavio Bolsonaro avait partagé sur Instagram une vidéo faite par intelligence artificielle figurant un tout autre spectacle, dépeignant Lula en "voleur" s'enrichissant sur le dos des pauvres.

Venue au Sambodrome, Marcia Alves, une retraitée de 59 ans, n'est pas non plus aux anges. Elle ne prise guère Lula et estime qu'"il ne faut pas mélanger le carnaval et la politique", dit-elle à l'AFP.

Luena Holliday, une Brésilienne de 51 ans vivant en Angleterre, soutient pour sa part le président de gauche mais hésite: "Nous vivons un moment de grande division dans le pays".

Nelia Macedo, elle, ne cache pas sa joie: "Lula est une légende!", s'écrie cette professeure de 44 ans en chantant et dansant. "Nous allons carnavaliser la vie!"


Les Portoricains célèbrent l'un des leurs, Bad Bunny, vedette du Super Bowl

La chanteuse-auteur-compositrice américaine Lady Gaga et le chanteur portoricain Bad Bunny se produisent lors du spectacle de la mi-temps Apple Music du Super Bowl LX Patriots vs Seahawks au Levi’s Stadium à Santa Clara, en Californie, le 8 février 2026. (AFP)
La chanteuse-auteur-compositrice américaine Lady Gaga et le chanteur portoricain Bad Bunny se produisent lors du spectacle de la mi-temps Apple Music du Super Bowl LX Patriots vs Seahawks au Levi’s Stadium à Santa Clara, en Californie, le 8 février 2026. (AFP)
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  • La performance de Bad Bunny à la mi-temps du Super Bowl, entièrement en espagnol, a suscité une immense fierté à Porto Rico, où l’artiste incarne une réussite culturelle, économique et identitaire
  • Au-delà de la musique, le concert a pris une portée politique, célébrant la culture portoricaine tout en provoquant des critiques virulentes de Donald Trump

PORTO RICO: A Vega Baja, une petite ville à quelques kilomètres de San Juan, la capitale de Porto Rico, Madeline Miranda, enseignante à la retraite, débordait d'enthousiasme après avoir vu son ancien élève, Bad Bunny, chanter lors du concert de la mi-temps au Super Bowl.

"J'ai dansé, j'ai crié, j'ai juré et j'ai tout donné", a déclaré la Portoricaine de 75 ans à l'AFP, qui assistait à la prestation aux côtés d'une centaine d'habitants.

Le football américain n'y est guère populaire et peu des personnes présentes ont prêté attention au match, que les Seattle Seahawks ont remporté face aux New England Patriots. La seule attraction en ville, c'était l'enfant du pays, Bad Bunny.

Et ce, d'autant plus que l'artiste de reggaeton et de trap latine âgé de 31 ans, qui a grandi à Vega Baja et n'a jamais renié ses origines modestes, a chanté entièrement en espagnol, dans un spectacle suivi par 120 millions de personnes.

"Que quelqu'un d'ici participe à l'un des événements les plus importants aux Etats-Unis est une source de fierté pour tous les Portoricains", assure Olvin Reyes, 39 ans, dans les rues de San Juan, saluant "quelque chose de vraiment exceptionnel".

Beaucoup sont reconnaissants des 31 concerts que Bad Bunny a donnés dans la capitale entre juillet et septembre, générant 733 millions de dollars pour l'île de 3,2 millions d'habitants, selon le cabinet Gaither International.

"Il a attiré des gens des États-Unis et d'autres régions du monde, et il leur a fait déguster la cuisine créole traditionnelle portoricaine", se félicite Jay Vizcarrondo, 67 ans. "Il a fait connaître l'île à l'échelle internationale, et pas seulement grâce à sa musique. C'est ça, être patriote."

- "Une grande inspiration" -

Bad Bunny a célébré avec emphase ce territoire insulaire des Caraïbes rattaché aux Etats-Unis, mais qui ne jouit pas du statut d'Etat américain et dont les habitants ne votent pas aux élections nationales.

Depuis les paroles de ses chansons jusqu'à sa scénographie mettant en scène la canne à sucre et "La Casita " (petite maison) couleur saumon, les fans ont applaudi chaque référence.

Premier artiste principal du Super Bowl à chanter entièrement en espagnol, il est aussi devenu la semaine dernière le premier interprète à remporter le Grammy de l'Album de l'année pour une oeuvre en langue espagnole.

Pour Pedro Meléndez Barrio, 14 ans, il constitue " une grande inspiration"  pour Vega Baja. " S'il a accompli tout cela, moi aussi je peux y arriver. Ça me motive vraiment."

Au-delà du caractère artistique, la performance de Benito Antonio Martinez Ocasio - le vrai nom de Bad Bunny - a pris une dimension politique.

Donald Trump et ses partisans avaient déploré le choix d'un chanteur connu pour sa dénonciation des arrestations et expulsions massives d'immigrés en situation irrégulière, auxquelles se livrent les agences fédérales américaines.

Le président a qualifié le concert de "véritable gifle" pour le pays, alors même que Bad Bunny a évité de le mentionner, et même d'égratigner sa politique migratoire durant son spectacle.

"Personne ne comprend un mot de ce que dit ce type", a raillé le chef de l'Etat sur son réseau Truth Social, stigmatisant un spectacle "absolument lamentable, l'un des pires de tous les temps!"

"C'est absurde, un affront à la grandeur de l'Amérique, et cela ne reflète en rien nos valeurs de réussite, de créativité et d'excellence", a insisté le milliardaire républicain, accablant une chorégraphie "répugnante".

Mais ces propos n'ont pas refroidi les Portoricains.

"Je me sens valorisé de voir une star de notre pays, si marginalisé et opprimé, dans un événement d'une telle ampleur, représentant notre culture, notre musique, mais aussi nos problèmes politiques", expliquait avant le spectacle Samy Nemir Olivares, un militant de 34 ans, à Santurce, l'un des quartiers les plus animés de San Juan.

"Nous ignorons la controverse car, qu'ils le veuillent ou non, nous faisons aussi partie des États-Unis. Et même si notre langue est l'espagnol, la plupart des Portoricains parlent anglais", relève de son côté Madeline Garcia, 31 ans, après le concert.


Abu Joury rappeur gazaouis: l’art à Gaza ne naîtra pas du confort

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  • Installé en France depuis 2025 avec un « visa talent », après avoir quitté la bande de Gaza, Abu Joury est l’un des bénéficiaires du programme de soutien aux scientifiques et artistes en exil PAUSE
  • Parallèlement à sa carrière solo, il collabore avec d’autres artistes palestiniens au sein de projets collectifs comme Radio Gaza, un collectif musical né de l’union d’artistes gazaouis en exil.

PARIS: Abu Joury, de son vrai nom Ayman Jamal Mghames, est un rappeur palestinien originaire de Gaza. Il s’est produit à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, dans le cadre d’une soirée intitulée « Voix de Gaza », dédiée aux créations musicales et poétiques d’artistes gazaouis accueillis en résidence en France.

Sa carrière, entamée à Gaza au début des années 2000, à une époque où la scène hip-hop ne comptait encore qu’un nombre très restreint d’artistes dans la région, lui a permis de se faire connaître grâce à des textes engagés. Ceux-ci racontent la vie et les souffrances des jeunes Palestiniens sous l’occupation, puis, depuis le 7 octobre, sous les bombardements et les déplacements forcés.

Installé en France depuis 2025 avec un « visa talent », après avoir quitté la bande de Gaza, Abu Joury est l’un des bénéficiaires du programme de soutien aux scientifiques et artistes en exil PAUSE, qui coopère avec l’Institut français dans l’enclave.

Parallèlement à sa carrière solo, il collabore avec d’autres artistes palestiniens au sein de projets collectifs comme Radio Gaza, un collectif musical né de l’union d’artistes gazaouis en exil.

En marge de l’événement organisé à l’IMA, Arab News en français a interrogé Abu Joury sur sa carrière, son message et la finalité de son engagement artistique.

Voici les réponses qu’il a livrées : des mots directs, simples et sincères, qui résonnent comme le cri du cœur d’un peuple dont le quotidien n’est fait que de douleurs et de deuil.

Se produire sur scène à Paris représente pour Abu Joury une expérience émotionnellement bouleversante, un moment empreint de gratitude, mais aussi de profondes contradictions.

« Je me tiens sur une scène libre, dans une ville de lumière et de culture, tandis que mon peuple à Gaza est prisonnier de l’obscurité et de la destruction. Chaque applaudissement porte un double poids : la joie d’être entendu et la douleur pour ceux qui ne peuvent plus parler. »

« Pour moi, cette scène n’est pas seulement un espace de concert ; c’est une tribune pour porter des voix réduites au silence. »

Son message, précise-t-il, est simple :

« Ne laissez pas la distance transformer la souffrance en abstraction. Gaza n’est pas un titre de presse ; ce sont des familles, des enfants, des artistes et des gens ordinaires qui tentent de survivre. »

« Je demande au public français de rester humain, de questionner les récits dominants et de défendre les valeurs universelles de justice, de dignité et de liberté. La solidarité n’est pas une affaire de pitié ; c’est le refus de normaliser l’injustice. »

La voix de Gaza n’a pas disparu, affirme Abu Joury : « Elle a été blessée, fragmentée et dispersée à travers le monde. De nombreuses voix ont été physiquement réduites au silence, mais il subsiste un écho collectif de douleur, de résilience et d’existence obstinée. »

« Aujourd’hui, cette voix parle depuis l’exil, depuis les décombres, depuis la mémoire et parfois depuis les tombes. Ma responsabilité, en tant qu’artiste qui a survécu et qui est parti, est d’être l’un des porteurs de cette voix brisée mais persistante. »

Le programme PAUSE, indique-t-il, « m’a offert un rare espace de sécurité et de stabilité après une longue période d’insécurité. L’accueil a été humain et respectueux, et il m’a permis de respirer à nouveau, de me reposer et de renouer lentement avec la création ».

« Cependant, la sécurité n’efface pas les traumatismes. Même dans des conditions protégées, le poids de ce que l’on laisse derrière soi demeure présent. Ce programme ne protège pas seulement des artistes ; il préserve des voix et des mémoires menacées. »

Abu Joury concède, à regret, que très peu d’artistes de Gaza ont eu accès à de tels programmes, principalement en raison des restrictions extrêmes de circulation et de l’effondrement des structures administratives dans l’enclave.

« Ceux qui parviennent à partir le font souvent dans des circonstances exceptionnelles. Cette rareté rend ces initiatives précieuses, mais elle met aussi en lumière l’ampleur de l’injustice : des milliers d’artistes restent prisonniers, sans aucune possibilité d’être vus, entendus ou protégés. »

« Mon avenir reste incertain, comme celui de nombreux artistes en exil, constate le rappeur. Ce que je sais, c’est que je ne peux pas simplement revenir à une “normalité”. Mon parcours artistique continuera d’être façonné par le déplacement, la perte et la responsabilité. »

« J’espère continuer à créer, à collaborer et à bâtir des ponts entre Gaza et le monde, non pas seulement comme porte-parole de la souffrance, mais comme un artiste qui insiste sur la vie, l’imagination et la dignité. »

Amer, il assène que « l’art à Gaza ne naîtra pas du confort, mais des ruines. La création y a toujours été un acte de résistance contre l’effacement. Dans une terre transformée en décombres et en deuil, l’art deviendra une forme de témoignage, une manière de préserver l’humanité lorsque tout le reste est détruit ».

Et de conclure : « Le danger n’est pas que l’art disparaisse, mais que ses créateurs soient épuisés, tués ou réduits au silence. L’avenir de la création artistique à Gaza dépend du choix du monde : protéger la vie, et pas seulement documenter sa destruction. »